Londres, 22 juin 1834.—Sir Robert Peel, chez lequel j'ai dîné hier, me faisait observer que M. Dupin, qui y dînait aussi, ressemblait bien plus à un Américain qu'à un Français. C'est à peu près le plus mauvais compliment qui puisse sortir de la bouche d'un Anglais bien élevé! Sir Robert Peel m'a paru être tout particulièrement in good spirits. Le soin qu'il a mis à me questionner sur les membres du ministère français, et à insister sur son goût et son admiration pour M. de Talleyrand, m'a fait penser qu'il pouvait bien y avoir là quelque idée d'être bientôt en position d'avoir des affaires à traiter directement avec eux. J'ai demandé à sir Robert Peel s'il trouvait les allures et le ton de discussion changés, depuis le Parlement réformé. Il m'a répondu que oui, jusqu'à un certain point; mais que ce qui le frappait surtout, c'était le manque absolu de talents nouveaux, dans cette nouvelle émission de membres, dans la Chambre des Communes. Il m'a semblé en être au moins aussi satisfait que surpris; il a, en effet, de fort bonnes raisons pour désirer que les anciennes célébrités parlementaires ne soient pas effacées.
Sa maison est une des plus jolies, des mieux arrangées, des plus heureusement situées de Londres; pleine de beaux tableaux, de meubles précieux, sans faste, sans ostentation; le meilleur goût a présidé à tout et ne laisse percevoir aucune trace de l'obscure origine de sir Robert. La modeste et noble figure de lady Peel, le calme et la douceur de ses manières, les intelligentes figures de ses enfants, le luxe des fleurs dont la maison est parfumée, le grand balcon d'où on domine la Tamise, d'où on aperçoit Saint-Paul et Westminster, tout ajoute à l'ensemble et le rend aussi agréable que complet. Hier, par une belle soirée, vraiment chaude, avec la double lumière d'un beau clair de lune, et du gaz éclairant tant d'édifices et de ponts, dont les arches se reflétaient dans la rivière, on pouvait se croire partout ailleurs que dans la brumeuse Angleterre.
Londres, 23 juin 1834.—Lord Clanricarde, gendre de M. Canning, qui avait une place dans la maison du Roi, a donné sa démission, par humeur de n'avoir pas les Postes, qu'on a donné à lord Conyngham.
Le grand dîner conservatif de la Cité, d'avant-hier, a été remarquable surtout par la présence du duc de Richmond et sa réponse au Lord-maire, lorsque celui-ci a porté la santé du duc de Wellington et des nobles Pairs présents; le duc de Richmond a répondu par une sorte de profession de foi de son attachement to Church and State, et, lorsque le Lord-maire a porté la santé du comte de Surrey, fils aîné du duc de Norfolk, membre de la Chambre des communes, mais qui n'est pas conservatif et qui est catholique, le Comte a répondu qu'il avait la conviction que la Chambre des communes ne se montrerait pas moins zélée que la Chambre Haute, pour le maintien de l'Église; oui, de l'Église et de l'ancienne constitution du pays. Les applaudissements ont été immenses.
Il paraît que tout tend, de plus en plus, à rapprocher M. Stanley de sir Robert Peel, et qu'on espère que cette réunion, qui est déjà fort avancée, amènera une dissolution du Cabinet actuel; mais on ne veut pas de trop brusques transitions, pour ne pas effaroucher John Bull, qui n'aime pas les Cabinets de coalition.
Londres, 25 juin 1834.—Il y a, chaque année, dans les grandes villes des Comtés d'Angleterre, ce qu'on appelle ici des musical festivals: on y exécute, en général, de grands oratorios; les artistes célèbres, de tous les pays, y sont appelés et payés très chèrement. Ces fêtes durent plusieurs jours; tout le beau monde se rend des différents points du Comté au chef-lieu; cela se passe dans les églises, où on se rassemble le matin, et les soirées sont consacrées à des divertissements plus mondains. Ces fêtes sont, après les courses de chevaux, ce qui attire le plus de monde.
A Londres, ce festival n'a lieu que tous les cinquante ans: c'était hier cet anniversaire. Toute la Cour y a été, solennellement, et doit y retourner les trois autres jours. Westminster était rempli, et quoique moins imposant qu'au couronnement du Roi, le coup d'œil était cependant fort brillant encore; les arrangements bien pris, point de foule, ni d'embarras; c'était très bien. Le nombre des musiciens était énorme: tant chanteurs qu'instrumentistes, il y en avait sept cents. Mais, malheureusement, l'église de Westminster est si haute, et construite si en opposition avec tout effet musical, que ce nombre prodigieux de voix et d'instruments qui, disait-on, ferait crouler l'édifice, ne le remplissait même pas assez. C'est surtout pendant la première partie de la Création, de Haydn, que c'était extrêmement sensible. Le Samson, de Haendel, d'une création plus large et plus puissante, convenait mieux à la circonstance. La Marche funèbre m'a fait beaucoup d'impression, et l'air de la fin, chanté par miss Stevens, avec accompagnement obligé de trompettes admirablement exécuté, a été une belle chose. Mais le grand tort, pour l'effet général, a été d'avoir placé les chanteurs si bas, que leurs voix étaient perdues, avant d'avoir pu s'élever vers la voûte, et d'y avoir trouvé leur point de répulsion. Je crois, aussi, que l'orgue peut, seul, suffisamment remplir les vastes cathédrales; tous les orchestres du monde restent maigres, et hors du style voulu, et j'ai regretté qu'on ne l'eût pas employé hier, pour l'effet de l'ensemble, qui aurait été plus riche et plus frappant. J'ai été jusqu'à trouver quelque chose de choquant à cette musique de concert dans une église; cela m'a produit l'effet que pourrait faire un éloge académique, quelque noble et beau qu'il pût être, en chaire, à la place d'une oraison funèbre.
Londres, 24 juin 1834.—M. de Talleyrand disait hier, à propos de quelques Français: «C'est prodigieux, ce que la vanité dévore d'esprit.» Il me semble que rien n'est plus vrai, surtout dans l'application qu'il en faisait.
On annonce à M. de Talleyrand l'ordre du Sauveur, de Grèce, et celui du Christ, de Portugal. A l'occasion de ce dernier, il m'a raconté que, du temps de l'Empire, lorsque les ordres pleuvaient sur lui de toutes parts, le comte de Ségur, grand maître des cérémonies, se montrant un peu triste de n'en recevoir aucun, M. de Talleyrand pria l'Empereur de lui permettre de donner à M. de Ségur celui du Christ, qu'il venait de recevoir; ce qui fut fait, et à la grande satisfaction de M. de Ségur, qui, depuis, ne manquait jamais de se parer de son grand cordon.
Londres, 2 juin 1834.—Feu lord Castlereagh parlait un français très original: il disait à Mme de Lieven que ce qui lui faisait trouver le plus de plaisir dans sa conversation, c'est que son esprit devenait liquide près d'elle; et lui parlant, un jour, de l'union qui régnait entre les grandes puissances, il lui dit qu'il était charmé qu'elles fussent toutes dans le même potage, traduction un peu trop littérale de l'anglais, in the same mess!