Valençay, 31 octobre 1834.—Nous avions ici M. le comte de la Redorte. C'est un homme qui a du savoir positif; il a beaucoup étudié, beaucoup voyagé; il se souvient de tout, mais, malheureusement, au lieu d'attendre qu'on frappe à sa porte, comme ferait un Anglais, il l'ouvre toute grande et force les gens à y entrer. Quoique d'une belle figure, et de manières douces, avec un charmant son de voix, il est tout simplement assommant, et par les faits, les dates, les chiffres dont il remplit sa conversation, les détails minutieux dans lesquels il entre, les lourds sujets d'économie politique dans lesquels il se plonge, tête baissée, il fatigue, éteint, écrase ses auditeurs. Avec cela des opinions faites sur tout, des jugements absolus, des rédactions arrangées d'avance; c'est d'un ennui à périr! Nos Anglais, ici, le portaient sur leurs épaules! Il est parti après le déjeuner. Au moment où il est sorti, M. de Talleyrand a dit: «Voilà un esprit arrêté avant d'être arrivé.» Il a dit aussi un mot assez piquant sur Mme de Sainte-Aldegonde, qui est également partie ce matin. A propos de ses sourcils si noirs qui surmontent des yeux sans beaucoup d'expression: «Ce sont», a-t-il dit, «des arcs sans flèches».

Voici l'extrait d'une lettre reçue de Paris hier soir; elle est du 29: «Les chevaux de poste étaient, dimanche 26, dans la cour de M. de Rigny, qui allait partir avec Bertin de Veaux, lorsque le Roi l'a fait chercher, et lui a ordonné de différer son départ d'un jour; le moment opportun pour partir ne s'est plus retrouvé. Hier, à quatre heures, le maréchal Gérard a forcé le Roi à accepter sa démission. La résolution de M. de Rigny est de ne pas accepter la Présidence qu'on veut bien lui offrir; il ne se reconnaît ni les talents, ni la consistance nécessaires pour remplir ce poste. Il ne peut pas se dissimuler que l'embarras seul d'un choix le fait porter sur lui, et si ce refus doit lui faire perdre sa place, il s'en consolerait, en pensant qu'il vaut mieux quitter les affaires sur une pareille question que d'en sortir plus tard moins honorablement. Mais comment cela va-t-il finir? Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est l'entrée de M. Molé au ministère. M. Thiers voudrait bien arriver à la Présidence, mais il n'ose pas encore y prétendre formellement. M. Molé ne resterait pas longtemps; ses moyens, son caractère, son entourage, tout le fera promptement tomber; ce sera suffisant à M. Thiers pour arriver à son but, du moins il s'en flatte. Il eût bien mieux aimé cependant que M. de Rigny se fût chargé du rôle qu'il destine à M. Molé; mais là, toute son éloquence a échoué!»

Valençay, 1er novembre 1834.—On m'écrit, de Paris, qu'un article très injurieux pour M. de Talleyrand et pour moi vient de paraître dans une revue périodique; il y a bien des années que je suis agonisée d'injures, de libelles, de mille saletés, calomnies et horreurs, et j'en aurai ainsi pour le reste de ma vie. Vivant dans la maison et dans la confiance de M. de Talleyrand, me trouvant, d'ailleurs, à l'époque la plus libellique, la plus vaniteuse, comment aurais-je échappé à la licence de la presse, à ses attaques, à ses injures? J'ai été longtemps à m'y accoutumer: j'en ai été cruellement atteinte, bouleversée, malheureuse; je n'arriverai même jamais à y rester indifférente. Une femme ne saurait l'être, et aurait, ce me semble, mauvaise grâce à le devenir; mais comme il serait également absurde de laisser son repos à la merci des gens qu'on méprise, j'ai pris le parti de ne rien lire en ce genre, et plus j'y suis directement intéressée, plus je désire ignorer. Je ne veux pas savoir le mal qu'on pense, qu'on dit ou qu'on écrit de moi ou de mes amis. Si ceux-ci font des fautes, ou que moi j'aie des torts, je les connais de reste, et désire les oublier. Quant à la calomnie, elle me dégoûte et m'indigne, et je ne vois pas pourquoi j'en recevrais les éclaboussures dans mes affections et dans mes intérêts les plus chers. Si on pouvait lutter, combattre et éclairer, à la bonne heure; il faudrait alors savoir pour être en état de répondre; mais comme répondre serait déplorable et que le silence est prescrit, ne vaut-il pas mieux éviter une connaissance pénible et stérile? Les peines, les amertumes sont si nombreuses dans la vie, il en est un si grand nombre d'inévitables, que je ne songe plus qu'à en écarter le plus que je puis, sûre qu'il restera toujours suffisamment de quoi exercer mon courage et ma résignation.

Un autre de mes motifs pour ne pas approfondir la malveillance, c'est que j'ai trop de peine à la pardonner; car si la reconnaissance est une des qualités les plus profondément gravées dans la bonne partie de ma nature, je crains toujours que la rancune lui serve de contrepoids: je n'ai jamais oublié ni un service, ni un mot d'amitié, mais je me suis trop souvent peut-être souvenue d'une injure ou d'une parole hostile. Ce n'est pas, Dieu merci, que la rancune me conduise à la vengeance, non; ma mémoire, quelque amère qu'elle puisse rester, ne m'a jamais inspirée hostilement contre ceux qui m'ont offensée; mais alors c'est moi-même qui souffre; je ne connais rien de plus douloureux au monde que d'éprouver de la malveillance, et tout inoffensive et silencieuse qu'elle reste au dehors, elle me ronge en dedans, et me fait mal en rongeant l'âme et rompant l'équilibre.

Je n'ai eu, hélas! que trop d'occasions de scruter, d'analyser, d'anatomiser, de disséquer mon moi moral. Qui est-ce qui n'a pas sa maladie chronique morale, comme sa maladie physique? Et qui est-ce qui, à un certain âge, ne sait pas ou ne doit pas savoir le régime qui convient le mieux à son esprit comme à son corps?

Valençay, 4 novembre 1834.—J'arrive d'une course que nous avons faite à Blois et dans les environs, avec nos Anglais qui retournaient à Paris. Avant-hier, nous avons visité Chambord, qui a paru, ce qu'il est en effet, bizarre, original, curieux, riche de détails, du reste dans un assez vilain pays et dans un état déplorable. La fenêtre de l'oratoire de Diane de Poitiers, sur laquelle François Ier avait écrit ses deux vers impertinents sur les femmes, existe encore[ [52], mais les carreaux sont brisés; ces vers étaient peu honorables pour un Roi chevalier. Le lieu où le Bourgeois gentilhomme fut représenté pour la première fois devant Louis XIV existe aussi, ainsi que la table sur laquelle on a ouvert et embaumé le corps du maréchal de Saxe qui est mort à Chambord; c'est même le seul objet mobilier qui soit resté dans le château.

Nous sommes revenus assez tard à Blois, et hier, dans la matinée, nous avons visité le château de Blois, maintenant une caserne, et certes, un des plus curieux monuments de France. Bâti des quatre côtés, il offre quatre architectures différentes. La partie la plus ancienne date d'Étienne de Blois, Roi d'Angleterre, souche des Plantagenet; la seconde de Louis XII, où son emblème, un porc-épic avec le motto: Qui s'y frotte, s'y pique, se trouve encore. Puis la partie François Ier, avec tout l'élégant cachet de la Renaissance; c'est là que le duc de Guise a été assassiné, que Catherine de Médicis est morte; c'est là qu'est la salle des fameux États généraux de Blois: on voit la cheminée dans laquelle on a brûlé le corps de Guise et le cachot où le cardinal et l'archevêque de Lyon ont été enfermés; la petite niche où Henri III a placé les moines auxquels il ordonnait de prier pour le succès de l'assassinat; la fenêtre par laquelle Marie de Médicis s'est sauvée, et l'appartement où la veuve de Jean Sobieski est morte[ [53]. Le quatrième côté enfin, bâti par Gaston d'Orléans dans le style des Tuileries, n'a jamais été achevé. Près du château est un vieux pavillon où étaient les bains de Catherine de Médicis; à côté, une vieille masure qui servait de retraite aux mignons de Henri III.

En revenant de cette course ici, j'ai eu la triste nouvelle de la mort de la princesse Tyszkiewicz, qui a expiré avant-hier à Tours. C'est moi qui ai dû l'apprendre à M. de Talleyrand. A son âge, de semblables pertes frappent davantage la pensée que le cœur; on y voit plutôt un avertissement personnel qu'on n'y trouve une affliction. Il était plus saisi que moi; moi plus affligée que lui, car j'aimais réellement la Princesse; je lui étais profondément reconnaissante de tout ce qu'elle a, jadis, été pour moi et, quoiqu'elle se soit survécu à elle-même, je ne puis songer sans peine à toute cette partie du passé qui s'enterre avec elle. Car on perd, avec des amis, non seulement eux-mêmes, mais encore une partie de soi-même.

M. de Talleyrand a été du même avis que moi, qu'il ne fallait pas laisser reposer au milieu d'étrangers cette pauvre et illustre personne, nièce du dernier Roi de Pologne, sœur unique de l'infortuné maréchal prince Poniatowski: elle sera enterrée à Valençay.

Une lettre arrivée hier soir ici, de Paris, disait ceci: «Il n'y a rien de fait pour le ministère; cela finit par être extrêmement ridicule; les intrigues se continuent. Avant-hier, on croyait tout fait et que Thiers partait pour Valençay; hier tout était changé, et on en est au même point. Il n'y a jamais eu un dissolvant pareil à Thiers; nous payons cher son talent de parole; il faudrait cependant bien en finir. M. de Rigny est tout prêt à se retirer, M. Guizot porte toujours Broglie pour la présidence du Conseil et Thiers pousse Molé.»