Valençay, 24 novembre 1834.—M. de Talleyrand persiste, heureusement, dans sa démission; mais tel est le singulier prestige qui s'attache à lui que la Bourse de Paris baisse ou se relève selon les chances plus ou moins probables de son départ pour Londres, que les lettres de toutes parts l'appellent au secours, et que des gens que nous ne connaissons pas même de nom, lui écrivent pour le supplier de ne pas abandonner la France. Cela tient évidemment à deux choses: c'est que le public français ne veut jamais voir dans le duc de Wellington qu'un croquemitaine en personne, et dans M. de Talleyrand que quelqu'un que le diable emportera un jour, mais qui, en attendant, grâce au pacte qu'ils ont ensemble, ensorcelle à son gré l'univers. Que c'est bête, le public! Il est si crédule dans sa foi! si cruel dans les vengeances de ses mécomptes!

Valençay, 27 novembre 1834.—Une lettre du Roi, arrivée hier et qui est la réponse à celle où M. de Talleyrand persistait dans sa démission, dit, entre autres choses ceci: «Mon cher Prince, je n'ai rien vu de plus parfait, de plus noble, de plus honorable, de mieux exprimé que la lettre que je viens de recevoir de vous. J'en suis profondément touché. Sans doute, il m'en coûte beaucoup de reconnaître la justesse de la plupart de vos motifs pour ne pas retourner à Londres, mais je suis trop sincère et trop ami de mes amis pour ne pas dire que vous avez raison[ [59]

A la suite de cet exorde vient une nouvelle invitation à arriver au plus vite à Paris, pour causer de toutes choses. M. Bresson écrit à M. de Talleyrand une lettre fort spirituelle et fort habile, où il lui demande de vouloir bien lui écrire toutes les moqueries que, sans doute, sa gloire rapide lui aura inspirées; il n'en veut perdre aucune.

M. de Montrond mande que le Roi dit qu'il n'y a rien de plus beau que la lettre de M. de Talleyrand et qu'il faut se rendre à ses raisons; que du reste, les embarras sont grands; que l'on regrette le maréchal Soult; qu'on cherche à le ravoir. Quelle nouvelle ignominie pour nos petits ministres! Il paraît que l'armée se désorganise.

Les Polonais qui sont venus ici pour l'enterrement de la princesse Tyszkiewicz disent, à ce qu'il paraît, du bien de nous à Paris. Il n'y a qu'auprès du Prince Royal que Valençay ait eu un succès contesté par l'influence Flahaut; M. de Montrond enrage du bien qu'on dit de Valençay, dont il a fait tant de moqueries!

Valençay, 1er décembre 1834.—Lorsque je passai, il y a trois mois, à Paris, j'y vis M. Daure qui écrivait, en assez mauvaise compagnie, dans le Constitutionnel et me parut assez pauvre garçon. Je lui offris de m'intéresser auprès de M. Guizot pour lui faire obtenir de l'emploi dans la recherche des anciens manuscrits et chartiers du Midi, dont le ministère de l'Instruction publique s'occupe. Je fis en effet ma demande; elle fut bien accueillie. Je partis pour ici et n'entendis plus parler de Daure ni de ma demande à M. Guizot; mais, il y a quinze jours, je reçus une lettre de ce dernier pour m'annoncer la nomination de Daure à la place que j'avais demandée pour lui. J'écrivis tout de suite à Daure en lui envoyant la lettre ministérielle, mais ne connaissant pas son adresse, je fis faire à Paris des démarches qui restèrent infructueuses et ma lettre attendait quelques lumières sur ce pauvre homme, lorsque hier au soir j'ai reçu deux lettres, timbrées de Montauban, l'une de l'écriture de Daure, l'autre inconnue. J'ouvris d'abord cette dernière: elle est d'un abbé, ami de Daure, qui d'après les dernières volontés de ce malheureux, m'annonce sa mort; mais quelle mort! Le suicide! La lettre de Daure, écrite peu avant cet acte de folie, est la plus touchante, je dirai même la plus honorable pour moi. Il y a un mot sur ceux qu'il aimait à Londres. Je me reproche très vivement de ne l'avoir point engagé à venir ici cette année, cela l'aurait sans doute détourné de cette cruelle fin!

Il m'est revenu cette nuit à l'esprit que l'automne dernier, à Rochecotte, marchant avec lui tête à tête en allant visiter mes écoles, je lui parlais de sa destinée, de son avenir, je le prêchais sur son désordre, sur son manque d'économie. Il me répondit avec beaucoup de reconnaissance, en me priant de n'être nullement inquiète de lui, qu'il avait une ressource en réserve dont il ne pouvait parler à personne, qui était préparée depuis longtemps, et qui lui demeurerait, tout le reste manquant; qu'il n'était pas aussi imprévoyant qu'il en avait l'air, et qu'il était sans souci de l'avenir parce qu'il pouvait l'être. Je crus, tout bonnement, qu'il avait amassé un peu d'argent... Sotte que j'étais! Il s'est tué précisément au moment où nous enterrions ici la pauvre princesse Tyszkiewicz. Quel triste mois de novembre!

Voici un petit passage de politique, extrait d'une lettre d'hier: «La position des ministres français sera décidée dans huit jours; ils comptent profiter de la première petite circonstance et elle ne tardera pas à se présenter, pour parler franchement de tout ce qu'ils ont fait, de tout ce qui s'est passé, de manière à arranger leur position pour qu'elle soit tolérable, ou bien pour se retirer tout à fait. Ils ne tiennent pas à rester au pouvoir, de la manière dont ils sont abreuvés de dégoûts. Il faut voir ce que la Chambre va faire et quelle sera son attitude. Il avait été question de faire un discours du trône, mais il a été décidé que cela ne serait pas, et je crois qu'on a sagement fait.»

Valençay, 2 décembre 1834.—Me voici à la veille d'une nouvelle peine: la mort, probable, du duc de Gloucester m'en sera une réelle. Comment ne pas regretter une estime, une confiance, une amitié aussi sincères, aussi solidement éprouvées?

M. Daure a aussi écrit à M. Raullin. Il paraît qu'il était particulièrement préoccupé de l'idée de ne pas reposer dans un cimetière; il a cherché un lieu isolé et désert. Il finit sa lettre à Raullin par le salut des gladiateurs au peuple romain: «Ave, morituri te salutant!» Ses dernières lettres ne sont rien moins que d'un fou, et cependant, comment ne pas supposer du désordre de tête? car il était religieux, il avait toujours la Bible dans sa poche et la lisait souvent. Il faut que son imagination inquiète et maladive ait un instant égaré son courage et obscurci sa foi.