La route de Berne ici n'offre rien de remarquable. Fribourg se présente d'une façon assez frappante et originale. Sa position âpre et sauvage, les tours jetées sur les hauteurs qui l'environnent, la profondeur de la rivière, ou, pour mieux dire, du torrent qui coule au pied du rocher sur lequel pose la ville, le pont suspendu qui s'élève au-dessus de la ville, tout cela est pittoresque. L'intérieur de la ville, avec ses nombreux couvents et sa population de Jésuites à longues robes noires et à grands chapeaux, ressemble à un vaste monastère, auquel ne manque même pas, au besoin, une petite odeur d'Inquisition; ce n'est pas sur ce point mystérieux et claustral de la Suisse qu'on se sent respirer l'air de la liberté classique de l'Helvétie. Le nouveau collège des Jésuites, par sa position, domine la ville, et, par son importance, y exerce une grande influence. A en juger par le peu qu'il est permis au voyageur de visiter, cet établissement est sur la plus grande échelle et parfaitement bien tenu; trois cent cinquante enfants, la plupart français, y sont élevés; la maison me paraît destinée à en contenir un plus grand nombre. Outre ce grand pensionnat, les Jésuites ont à côté leur propre maison, et, de plus, à une lieue de la ville, une maison de campagne.
J'ai été voir la Cathédrale, qui serait tout à fait indigne d'être visitée, sans un orgue dont on jouait au moment où je suis entrée et dont le son m'a paru le plus harmonieux et le moins aigre et sifflant que j'aie entendu.
Je suis fort aise d'avoir vu Fribourg; je l'avais traversé, il y a onze ans, pour l'examiner. Je comprends mieux, maintenant, l'espèce de rôle que cette ville joue dans l'histoire religieuse du temps actuel.
Lausanne, 21 août 1835.—La route large et facile de Fribourg traverse un pays boisé en partie, cultivé aussi, riant et varié, mais il n'est pas précisément pittoresque, si j'en excepte le point de Lussan. La nature ne se grandit qu'au moment où la chaîne de montagnes qui couronne le lac Léman apparaît à la sortie d'un bois de sapins, qui cache assez longtemps le lac et la ville de Lausanne.
Comme toutes les villes de Suisse, Lausanne est laid au dedans, mais dans une situation pittoresque, sur un terrain inégal, qui en rend l'habitation incommode, mais qui offre plusieurs terrasses d'où la vue est fort belle: celles de la Cathédrale et du Château sont les plus citées. Je préfère celle de la promenade Montbadon, moins élevée, mais d'où l'on distingue mieux la campagne; les toits tiennent trop de place dans les autres vues.
Bex, 23 août 1835.—Un peu moins de murs et de vignes, quelques arbres de plus, rendraient la route de Lausanne à Vevey charmante; ce n'est qu'à Vevey que le pays me plaît tout à fait. Chillon surtout m'a frappée par sa position, et ses souvenirs. J'aurais voulu y relire les vers de lord Byron en parcourant le fameux souterrain; son nom, seul, barbouillé avec du charbon sur un des piliers de la prison, le même auquel François de Bonnivard a été attaché pendant six ans, suffit déjà à rendre ce cachot poétique.
On quitte le lac Léman à Villeneuve pour s'enfoncer dans une gorge étroite et sauvage. La dentelure aiguë et bizarre des rochers entre lesquels passe la route est la seule beauté des quatre grandes lieues après lesquelles on arrive ici. Tout auprès, sur une saillie du rocher veiné de diverses couleurs, s'aperçoit, à demi cachée dans une touffe d'arbres, la ruine du château de Saint-Triphon, qui m'a paru d'un bel effet.
Bex même est un village qui ne ressemble en rien aux beaux villages suisses du canton de Berne. Tout se ressent déjà du voisinage piémontais. Nous sommes tous à l'auberge de l'Union, la seule du lieu, ni bonne, ni mauvaise. L'établissement des bains sulfureux ne s'est pas soutenu, celui du petit-lait, pas davantage. En fait, c'est un endroit dénué de ressources, et assez triste et sombre, éclairé cependant pour moi par la bonne petite mine couleur de rose de Pauline et par l'éclat de ses beaux yeux bleus; j'ai été charmée de m'y trouver.
On m'a remis ici une lettre que l'amiral de Rigny y avait laissée pour moi, en passant pour se rendre à Naples. Il me dit qu'il trouve partout sur sa route l'opinion fort arrêtée que la duchesse de Berry était le 24 à Chambéry, et que le 30 Berryer, qui allait aux eaux d'Aix-en-Savoie, en a disparu, quelques heures après l'attentat de Paris, et qu'il a reparu ensuite, fort effaré, à Aix. J'ai trouvé, ainsi que M. de Rigny, cette version établie partout. Les journaux suisses signalent aussi Mme la duchesse de Berry; il n'y a, cependant, rien de constaté.
Il vient d'y avoir, à Maintenon, chez le duc de Noailles, une réunion de gens d'esprit et d'intrigue. M. de Chateaubriand, Mme Récamier, la vicomtesse de Noailles, M. Ampère, enfin tout ce qui va, le matin, à l'Abbaye-aux-Bois[ [62]. J'en suis fâchée; le duc de Noailles ne devrait pas quitter une route large pour entrer dans un sentier.