«Je me suis souvent étonnée de l'extrême aisance de mon oncle dans la société des ecclésiastiques, et je ne me la suis expliquée que par l'illusion, étrange mais réelle cependant, dans laquelle il est resté longtemps sur sa véritable position vis-à-vis de l'Église. Il savait bien qu'il avait affligé l'Église, mais il croyait que sa sécularisation, à laquelle il donnait une trop grande portée, avait, sinon tout effacé, du moins tout simplifié[ [101]. Sa situation lui apparaissait donc comme à peu près nette, et, par conséquent, facile. Cette erreur a duré autant que sa vie politique, et ce n'est qu'après s'être retiré des affaires qu'il a songé à éclaircir plus exactement ses rapports avec le Saint-Siège. Mais avant cette époque, un instinct vague lui faisait sentir que si, dans son opinion, il ne devait pas précisément une réparation, il devait, du moins, quelques consolations à ceux qu'il avait contristés. Aussi se montrait-il, en toutes circonstances, favorable aux intérêts du clergé, et jamais il n'a refusé l'aumône, ni à un prêtre malheureux, ni à un boiteux; il se reconnaissait, tacitement, dans l'un comme dans l'autre. Sa charité était grande, et je lui fis beaucoup de plaisir en lui rapportant un mot dit sur lui par une personne de grande vertu. Le voici: «Soyez tranquille, M. de Talleyrand finira bien, car il est charitable.» J'eus occasion de lui rappeler ce mot à l'heure la plus solennelle de sa vie; vous pouvez vous en souvenir Monsieur l'Abbé, et vous souvenir avec quelle consolation il l'entendit. Sa reconnaissance a toujours été vive pour ceux qui, retirés du monde, au fond des couvents, priaient pour lui. Il ne l'oubliait pas, et disait: «J'ai des amies parmi les bonnes âmes.» Son cœur en était touché, parce qu'il était bon, oui, très bon; lui-même en avait la conscience, lorsqu'il me disait: «N'est-ce pas que je suis meilleur qu'on ne le croit?» Assurément, il était meilleur qu'on ne le savait; ses proches, ses amis, ses serviteurs pouvaient seuls mesurer cette bonté simple, attentive, aimable, fidèle. Vous avez vu nos larmes! Les bons seuls sont pleurés ainsi!
«Il reçut successivement, depuis son retour d'Angleterre en France, deux impressions vives et salutaires, par la mort chrétienne du duc de Dalberg, et par les habitudes religieuses qui marquèrent les derniers temps de la vie du docteur Bourdois, son contemporain, son ami et son médecin. Il sut gré à M. Bourdois de l'avoir confié aux mains habiles de M. Cruveilhier; il se fiait à son talent et s'honorait d'être si bien soigné par un homme aussi religieux: il semblait puiser, dans la piété de son médecin, une sécurité de plus.
«Pie VII fut, de tout temps, l'objet de sa grande vénération. Il a consacré plusieurs pages de ses Mémoires à la lutte de ce Pape avec l'Empereur Napoléon; son récit est tout entier à l'avantage du Souverain-Pontife. Il prisait fort la politique du Saint-Siège, comme habile, lente, douce et toujours égale, qualités qu'il mettait au premier rang en affaires.
«Pendant tout le temps du pontificat de Pie VII, mon oncle s'est cru assez bien en cour de Rome. Souvent, il m'a cité, à l'appui de cette conviction, un mot dit par le Saint-Père à son occasion; le Pape se trouvait alors à Fontainebleau, où s'adressant à Mme la marquise de Brignole, amie de M. de Talleyrand, et lui parlant de mon oncle, il lui dit: «Que Dieu veuille avoir son âme, mais, moi, je l'aime beaucoup.»
«M. de Talleyrand n'ignorait pas que j'avais assez souvent l'honneur de voir Mgr l'Archevêque de Paris, et il avait fort bien deviné que ces relations avaient pour motif principal, du côté de M. de Quélen, le désir de conserver quelques relations avec mon oncle. M. de Talleyrand n'en était nullement importuné, au contraire, et quoique plusieurs lettres, adressées par Mgr de Paris à M. de Talleyrand eussent, à différentes époques, manqué leur but, il ne s'en montrait pas moins touché, d'avoir inspiré un intérêt aussi persévérant à un Prélat dont il honorait le caractère, et dont il appréciait le zèle sincère, ainsi que la généreuse charité. Lui-même portait beaucoup d'intérêt à M. de Quélen, à sa position politique qu'il aurait désiré pouvoir simplifier. Je l'ai vu, dans plusieurs circonstances, chercher à lui être utile, soit par des conseils qu'il croyait bons, soit en lui rendant, en toute occasion, les témoignages les plus honorables. Il le faisait non seulement par amour pour la vérité, mais aussi comme un hommage rendu à la mémoire de feu M. le Cardinal de Périgord. Il disait souvent: «Je regarde M. de Quélen comme nous ayant été légué par mon oncle le Cardinal; il nous aime, il aime notre nom, et tout ce qui se rattache au Cardinal.» Au jour de l'an, il me chargeait de le faire écrire chez Mgr l'Archevêque, et me disait: «Nous devons toujours le traiter en grand parent.» Jamais il ne me voyait partir pour Saint-Michel ou pour le Sacré-Cœur[ [102], qu'il ne me chargeât d'offrir ses hommages à Mgr l'Archevêque. Quand je rentrais, il me demandait de ses nouvelles, voulait savoir s'il avait été question de lui, et ce que M. de Quélen en avait dit. Il écoutait mes réponses avec attention, souriait et finissait par dire: «Oui, oui, je sais qu'il a bien envie de gagner mon âme et de l'offrir à M. le Cardinal.» Tout cela, jusque dans la dernière année, se disait sans grand sérieux, mais avec une grande bienveillance.
«Le 10 décembre 1835, on vint de très bonne heure me dire la mort de la princesse de Talleyrand. Il fallut l'annoncer à mon oncle: je ne le fis qu'avec une extrême répugnance, car c'était précisément à l'époque où il fut atteint de violentes palpitations, qui nous faisaient redouter une mort subite. Les émotions surtout devaient lui être évitées, et je pouvais craindre que cette nouvelle ne lui causât un certain trouble. Il n'en fut rien et il me répondit sur-le-champ, avec calme, ces mots qui ne laissèrent pas de me surprendre: «Ceci simplifie beaucoup ma position.» Au même moment, il tira, de la poche de son gilet de nuit, plusieurs lettres, et me dit de les lire. La première était écrite par une dame religieuse au Sacré-Cœur. M. de Talleyrand l'avait beaucoup connue jadis, lui avait rendu quelques services, et l'appelait toujours sa vieille amie, Mme de Marbœuf. Dans cette lettre, elle lui parlait de Dieu, et lui envoyait la médaille que toujours il a portée depuis, et qui, aujourd'hui, est à vous, Monsieur.
«La seconde lettre lui était adressée par un curé des environs de Gap, qui lui était parfaitement inconnu. Lui aussi parlait de Dieu, avec une admirable et touchante simplicité.
«La troisième lettre enfin, dictée par la foi la plus vive, la charité, la raison, et un intérêt sincère, abordait courageusement la position religieuse de mon oncle. Il écrivit quelques lignes à Mme la duchesse Mathieu de Montmorency pour l'en remercier. Il a constamment porté cette lettre sur lui, dans un petit portefeuille de poche, dans lequel je l'ai retrouvée après sa mort. Souvent, il reparlait de cette lettre, et de la noble et malheureuse personne qui la lui avait écrite, et toujours avec un tendre respect!
«Il sut aussi qu'une de mes cousines, Mme de Chabannes, religieuse aux grandes Carmélites de Paris, priait sans cesse pour lui. Il en fut touché et me disait en parlant de toutes ces saintes personnes: «Les bonnes âmes ne veulent pas désespérer de moi». Je ne connais rien de si doux, de si aimable que cette sainte parole. Elle prouvait bien qu'il ne fallait pas craindre que Dieu l'abandonnât!
«Pour qui le connaissait aussi bien que moi, il y aurait eu de la maladresse à le pousser trop virement dans cette voie. Il fallait, au contraire, laisser à ces différentes impressions le temps de se développer, et rien ne se faisait vite chez lui. Il avait une confiance infinie dans le temps, qui, en effet, lui a été fidèle jusque dans la mort.