Paris, 21 octobre 1838.—La duchesse de Palmella, que j'ai vue hier, m'a dit une chose singulière. C'est que le duc de Leuchtenberg, premier mari de la reine doña Maria, n'avait jamais été son mari, et que le scorbut dont il était atteint en arrivant en Portugal le rendait infect, et dégoûtait fort sa femme, qui adore le petit Cobourg: elle est grosse et au moment d'accoucher.

J'ai été, avec Pauline, chez Mme la duchesse d'Orléans, qui m'a paru très bien remise de ses couches et dont l'enfant, qu'elle a eu la bonté de nous montrer, est vraiment charmant. Elle en est fière et elle a raison.

Nous sommes revenues chez nous pour une audience que me donnait l'infante Carlotta, la femme de don Francisco; ils demeurent tous deux, comme moi, dans l'hôtel Galliffet[ [109]. Par exemple, cette audience était curieuse: l'Infante est beaucoup plus forte que Mme de Zea, à la vérité plus grande, très blonde, avec une figure fade et cependant dure, avec un parler rude; je me suis sentie très mal à l'aise à côté d'elle, quoiqu'elle ait été très polie. Son mari a l'air d'une chenille rousse, et la cohorte de petits Infants et de petites Infantes, plus abominables les uns que les autres. L'aînée des Princesses est bien élevée, causante, et s'est gracieusement occupée de Pauline. Mon Dieu que cette Infante serait, ce me semble, une incommode souveraine!

Paris, 31 octobre 1838.—J'ai beaucoup vu, dans ces derniers jours, la comtesse de Castellane; elle ne me parle que d'une seule chose, qu'elle désire, et pour laquelle elle se remue d'une manière incroyable! Je ne saurais m'en plaindre, puisque cela prouve le cas qu'on fait de ma fille, qu'elle veut marier avec le jeune Henri de Castellane. J'ai été, hier, consulter à cet égard Mgr l'Archevêque, qui, ainsi que l'abbé Dupanloup, me paraît trouver que, de tout ce dont il a été question jusqu'à présent, Henri de Castellane offrirait, par son mérite personnel, le plus de chances de bonheur intérieur. Ils disent, tous deux, que Pauline doit seule choisir, et cela après examen. Pour examiner, il faut connaître; pour connaître, il faut voir; pour voir, il faut se rencontrer; et me voici arrivée à cette nouvelle phase de la vie, où il me faut admettre dans mon intérieur un jeune homme, afin de voir ce qu'il vaut. Je connais personnellement M. de Castellane depuis de longues années, mais je l'ai longtemps perdu de vue; d'ailleurs, ce n'est pas moi qui l'épouserai, c'est Pauline. Il a de l'esprit et de l'instruction, il est laborieux, je le crois ambitieux; il est très rangé, fort poli; vit assez retiré, mais quand il va dans le monde, ce n'est que dans la meilleure compagnie; il est bon fils et bon frère; il a un beau nom, très beau même, mais ni titre présent, ni avenir; peu d'entourage de famille, et désirant (avec un ménage séparé) demeurer cependant à Paris dans la même maison que moi; respectueux pour sa mère, mais sans confiance avec elle; désirant une femme dévote, sans être pratiquant lui-même: vingt mille livres de rente en se mariant, trente de plus après sa grand'mère et sa mère; avec un oncle sans enfants, possesseur de quarante-deux millions: cet oncle ne veut ni donner, ni promettre, ni assurer rien en ce moment, mais il désire très vivement ce mariage, et, comme il est la bizarrerie même, il peut, un jour, faire dans une proportion énorme. L'abbé Dupanloup m'a conseillé d'en parler à Pauline tout naturellement, ainsi que des autres propositions qu'on m'a faites pour elle. Jules de Clermont-Tonnerre lui déplaît, elle trouve qu'il a l'air commun. Le duc de Saulx-Tavannes lui fait horreur; en effet, il a la tournure d'un éléphant, et, de plus, il y a de tous côtés folie dans sa famille. Le duc de Guiche n'a pas dix-neuf ans, il est absolument sans fortune, avec une quantité de frères et sœurs, une mère assez sotte, et des parents toujours aux expédients. Le marquis de Biron, très riche, bon sujet, veuf sans enfant, mais bête, archi-bête, et carliste exagéré. Pauline qui a vu, dernièrement, deux fois, M. de Castellane, le trouve très bien; mais elle dit qu'elle veut le connaître davantage et s'assurer de ses principes et de sa foi. Je lui dis qu'il ne faut pas se presser, qu'elle peut très bien attendre, et que, d'ailleurs, je ne consentirai à l'accomplissement d'aucun mariage que les affaires ne soient terminées, les comptes de succession rendus et l'anniversaire du 17 mai passé. On comprend cela, mais on voudrait que, sans accomplir le mariage, les paroles fussent données avant. Je comprends aussi qu'on veuille s'assurer de Pauline, mais je ne trouve pas qu'il faille nous laisser juguler ainsi. Madame Adélaïde, qui a très peur que Pauline cesse, par son mariage, d'aller aux Tuileries, désire beaucoup celui de M. Castellane; elle m'a fait dire qu'elle savait que M. de Talleyrand y avait pensé, ce qui est vrai, moins vivement cependant qu'à celui de M. de Mérode, que leurs arrangements de famille rend impossible. D'ailleurs, M. de Castellane plaît beaucoup mieux à Pauline que M. de Mérode. On m'a parlé aussi d'Elie de Gontaut, frère cadet du marquis de Saint-Blancard, mais c'est un jeune éventé, et qui, quoique riche, a excessivement l'attitude d'un cadet, ce qui ne plairait pas à Pauline. Enfin, c'est une rage d'épouseurs, et je ne sais auquel entendre. Ce qui, du reste, est vrai, et que j'établis beaucoup, c'est que c'est elle-même qui choisira[ [110].

1840

La duchesse de Sagan, sœur aînée de la duchesse de Talleyrand, étant morte durant l'hiver de 1840, et sa succession offrant une suite de difficultés d'affaires, la duchesse de Talleyrand se décida à se rendre en Prusse, où elle n'était plus revenue depuis son mariage. Elle y fut accompagnée par son fils aîné, M. de Valençay, tandis que son correspondant, M. de Bacourt, nommé ministre de France aux États-Unis, allait prendre possession de son nouveau poste, à Washington, où il resta plusieurs années.

Amiens, 16 mai 1840.—Je ne puis dire avec quel effroi je me rends compte de mon départ de Paris, ce matin, et de la réalité de l'épreuve que nous allons entreprendre. Me voici courant vers l'Allemagne, pendant que vous allez vous embarquer pour l'Amérique!...[ [111]. Mais parlons de mon voyage d'aujourd'hui. Les chemins sont tirants, les postillons nous ont assez mal conduits, et nous ne sommes arrivés ici qu'à neuf heures du soir. J'ai beaucoup lu dans la Vie du cardinal Ximénès. C'est un livre sérieusement et sagement fait, correctement écrit, mais froid, et dans lequel on a quelque peine à avancer; cette peine, je ne la regrette cependant pas, car je ne savais que très peu de choses de ce grand caractère, et il vaut la peine d'être étudié.

La campagne est belle, verte, fraîche; la végétation touffue et veloutée; nous avons eu un temps agréable, malgré quelques petites ondées. Je me suis dit, cependant, vingt fois, que le plus sot des métiers était celui de voyageur, emporté le long de ces interminables routes, secoué sur ce rude pavé, livré au bon plaisir des postillons, enfin, fuyant ceux que l'on aime, allant, le plus vite qu'on peut, vers des choses et des personnes qui ne sont rien au cœur, usant ainsi la vie, comme si elle devait être éternelle, et n'en comprenant la brièveté que lorsqu'elle est close.

Lille, 17 mai 1840.—Ce matin, avant de quitter Amiens, nous avons été à la messe dans la belle Cathédrale. C'est une date particulièrement grave pour moi que celle du 17 mai! J'ai eu quelque mérite à aller chercher la messe si loin de la demeure du recteur de l'Académie, M. Martin, chez lequel nous étions descendus; puis, il pleuvait beaucoup, les rues picardes sont bien sales et le pavé détestable!

La Cathédrale est vraiment superbe: conservation, élégance, hardiesse, tout s'y trouve réuni. Il n'y manque que des vitraux de couleur, le jour y est trop blanc. J'ai prié de tout mon cœur, pour les morts et pour les vivants, pour les voyageurs, pour ceux qui vont se confier à la mer, et parcourir des terres inconnues.