Paris, 4 septembre 1840.—J'ai été hier aux Tuileries, chez Madame Adélaïde qui m'y avait donné rendez-vous. J'y ai aussi vu le Roi, se portant bien, gai, en pleine sécurité, convaincu qu'il n'y aura pas de guerre, ne la désirant assurément pas, se flattant que les quatre Puissances, bientôt persuadées de leur mauvaise direction, seront obligées d'avoir recours à sa médiation, et qu'il sera ainsi appelé à jouer le rôle de protecteur, etc.; du reste, très blessé d'avoir été planté là par les grandes Puissances, mais trop sage pour approuver les invectives et les aboiements de la presse ministérielle; n'ayant pas plus de goût pour M. Thiers que par le passé, mais comprenant l'impossibilité de s'en séparer maintenant, et espérant s'en servir pour faire faire par lui aux Puissances certaines concessions, que lui seul pourrait faire accepter au pays. Il y a du vrai, de l'habile, mais aussi une part d'illusion dans cette pensée. Quant à Madame, elle a les mêmes idées que le Roi, en y joignant une rancune extrême contre M. Guizot, qu'elle accuse d'avoir été d'une niaiserie diplomatique complète. Elle a répété plus de vingt fois: «Ah! si notre cher prince de Talleyrand vivait, si seulement notre bon général Sébastiani était resté à Londres, nous n'en serions pas là!»
A peine étais-je rentrée de chez elle, que M. le duc d'Orléans est arrivé chez moi: il y est resté très longtemps. Il est infiniment plus soucieux, et, en même temps, infiniment plus décidé que son père; profondément ulcéré contre les Puissances, surtout à cause de la manière dont les choses se sont passées: le 16 juillet, Guizot mandait ici qu'il n'y avait rien de fait, qu'il ne se ferait rien; et le 17, il reçoit une lettre de lord Palmerston qui l'engage à passer chez lui: il y arrive, et pour toute communication, lord Palmerston lui lit le fameux Memorandum. Guizot pâlit, se trouble, ne trouve pas autre chose à dire, si ce n'est qu'il va en faire part à son gouvernement, et sort de chez lord Palmerston comme un homme anéanti. Maintenant, lui et ses amis jettent tous les torts sur Thiers. Celui-ci les lui renvoie avec empressement et détails; ils sont donc fort mal ensemble. M. Thiers est effrayé de la guerre, mais, au lieu de calmer ses journalistes, il est tellement dominé par eux, que non seulement il ne saurait les arrêter, mais qu'il se croit obligé de tout leur communiquer, ce qui rend tout secret impossible, blesse le Corps diplomatique, et embarrasse toutes choses. En attendant, tous les préparatifs annoncés par les journaux sont faits, et même doublés. C'est M. le duc d'Orléans qui y met lui-même la main. Trente-quatre millions sont déjà dépensés. On est en mesure de rappeler tout ce qui est en Algérie, et le parti est pris d'abandonner cette colonie sans regrets, en se disant qu'elle a eu l'avantage d'exercer des soldats et de former des officiers. On ne rassemblera les Chambres que quand les chances pacifiques seront toutes épuisées, et on se croit certain de faire approuver alors toutes les dépenses. La Reine est, de toute la famille Royale, la plus guerrière; le sang de Marie-Thérèse s'est éveillé. Elle est indignée de la conduite des Puissances: elle dit que si la guerre éclate, elle veut faire bénir les épées de ses cinq fils par l'Archevêque de Paris, et leur faire jurer, devant le Saint-Sacrement, qu'ils ne les remettront pas dans le fourreau, que la France et leur dynastie ne soient remises en tête de l'Europe. Comme, en général, elle ne se mêle de rien, cette vivacité étonne et embarrasse le Roi.
Pour en revenir à M. Guizot, il est l'objet des moqueries du Château, surtout depuis le retour de M. le duc de Nemours de Londres, car il fait des récits infinis des ridicules du petit Ambassadeur: il demande l'adresse des tailleurs, veut que ses pantalons collent, parie aux courses, se croit connaisseur en chevaux, ne songe qu'à ses équipages, sa table, se frivolise à plaisir, et pour achever le ridicule, fait le fanfaron auprès de Mme Stanley, et cherche à inspirer de la jalousie à Mme de Lieven, qui, dit-on, n'en serait pas absolument exempte: bref, tout ce terrain est exploité à belles mains.
Après le départ de M. le duc d'Orléans, j'ai eu la visite de l'abbé Dupanloup: il m'a donné de fort curieux détails sur le clergé de Paris, dans lequel il se forme une opposition, très sourde encore, mais très réelle, contre Mgr Affre. La vulgarité et la rudesse de ses formes sèment, journellement, des rancunes infinies contre lui. Il a voué une haine extrême à la mémoire et aux amis de feu Mgr de Quélen; moi-même, pauvre moi, lui suis un objet désagréable; quant au Sacré-Cœur, c'est de la persécution. L'Abbé s'est mis à rire, quand je lui ai dit: «Nous voilà donc devenu le Port-Royal des Jésuites!» Mgr Affre n'ose toucher, ni à l'abbé Dupanloup, ni à son petit séminaire, il le ménage même, à cause des rapports divers de l'Abbé, qui est aussi bien avec M. Jaubert, ministre des Travaux publics, qu'avec la princesse de Beauffremont, carliste prononcée; avec Mme de La Redorte qu'avec Mme de Gramont du Sacré-Cœur, et qui, enfin, dans la semaine qui a précédé la nomination de l'Archevêque, a été appelé par M. Thiers, pour lui dire son opinion sur l'état du clergé. M. Thiers, avec son étourderie accoutumée, avait, à la même heure, donné rendez-vous à M. de Montalembert, qui lui amenait M. Affre! Chacun arrive là au même moment et est assez étonné de se rencontrer! Pendant qu'ainsi, surpris, on attend le Ministre, celui-ci était enfermé avec M. Royer-Collard. Enfin, tous les quatre se sont trouvés en regard les uns des autres, pendant quelques instants: c'est une jolie scène de Mémoires!
L'abbé Dupanloup m'a renouvelé sa promesse de venir me voir au mois d'octobre à Rochecotte: il ne m'a pas caché, cependant, qu'il serait peut-être obligé d'y manquer, s'il voyait l'Archevêque, qu'il doit ménager à cause de son petit séminaire, s'en trop inquiéter.
Dans les papiers pris chez Louis Bonaparte, on a trouvé les preuves de l'argent russe, de la connivence carliste, Berryer en tête, et le nom de M. Thiers s'y trouve trop souvent. Le Roi a défendu au chancelier de suivre le procès dans cette direction, et cela pour deux motifs: le premier, c'est que M. Thiers eût été obligé de déposer, ce qui eût rendu la position générale plus fâcheuse et compliquée qu'elle ne l'est déjà, et le second, que le Roi trouve inutile de montrer à ses ennemis du dedans à quel point ils peuvent compter sur des encouragements effectifs de la part de la Russie. Où tout ce désordre des esprits et cette complication des intérêts mèneront-ils?
Paris, 5 septembre 1840.—Paris a été très agité avant-hier et hier par les nombreux attroupements et excès des ouvriers: les journaux en donnent les détails. On trouve beaucoup d'argent sur ceux qu'on arrête et on croit qu'il provient des russo-bonapartistes; c'est, du moins, l'opinion du gouvernement. Chaque jour révèle une nouvelle plaie sociale, et l'époque est travaillée par de cruelles maladies!
J'ai été hier au Sacré-Cœur, causer longuement avec Mme de Gramont que j'ai trouvée inquiète et agitée: elle m'a raconté, en détail, toutes les vexations que le nouvel Archevêque lui fait éprouver, et aussi la nouvelle façon dont il gouverne le clergé de Paris, à laquelle MM. les curés n'étaient guère accoutumés. Ainsi, il a été faire une scène au pauvre vieux curé de Saint-Thomas-d'Aquin, sur ce que, dans sa paroisse, on disait du mal de lui l'Archevêque, et qu'il l'en rendait responsable. Ayant vu, dans une sacristie, que de jeunes prêtres riaient de ses façons communes, il les a apostrophés avec des invectives. Il veut forcer quelques-uns des curés à donner leur démission. Enfin, c'est une perturbation générale dans le diocèse.
J'ai été aussi chez Mme de Jaucourt, que j'ai trouvée seule, vieillie, isolée, mais animée. Elle m'a conté un fait qu'il y a quelques jours j'aurais regardé comme impossible, mais qu'à présent, je suis moins éloignée d'admettre: c'est que la Reine et Madame donnent soixante mille francs au journal de M. de Montalembert, l'Univers catholique. On remarque, depuis quelque temps, dans ce journal, des récits de conversation du Roi avec les ambassadeurs étrangers.
Mme de Castellane est venue me demander à dîner pour aujourd'hui, avec M. Molé, qui nous lira son discours de réception à l'Académie française, où il succède à M. de Quélen.