Hier, en rentrant, le soir, chez moi, j'ai repris le procès de Mme Lafarge, sur lequel j'étais en retard[ [135]. Tant mieux pour sa parenté si elle est innocente du crime, mais j'avoue cependant que, vu la discussion des premiers et seconds experts, ces énormes achats d'arsenic, et, surtout, cette transition si subite d'une horrible répugnance à des tendresses excessives pour son mari, elle me restera toujours assez suspecte pour désirer une autre garde-malade si j'avais des tisanes à faire faire.

Une chose qui me choque tout particulièrement de la part de Mme Lafarge, ce sont ces rires inextinguibles pendant la déposition emphatique, et, à la vérité, ridicule, d'un des témoins à charge. J'avoue que je vois, dans cette gaîté, bien plus d'impudence que d'innocence. Plus une personne, sous le coup d'une pareille accusation, serait innocente, plus elle devrait souffrir, et tout en conservant le calme d'une bonne conscience, elle devrait être occupée d'autres idées que de se livrer à de pareils éclats d'hilarité. Il y a là un manque choquant de délicatesse, et de tout sentiment de sa position, car enfin, quand il s'agit d'un mari empoisonné, qu'on soit accusatrice ou accusée, l'envie de rire ne saurait, ce me semble, se manifester. A tout prendre, empoisonneuse ou non, cette personne reste une mauvaise aventurière.

Courtalin, 14 septembre 1840.—Je suis partie, hier, de très bonne heure, de Jeurs, où j'ai reçu, comme à l'ordinaire, une bonne et aimable hospitalité. J'avais fait, avant-hier, avec Mme Mollien, une tournée dans la vallée de la Juine, qui s'étend d'Étampes à Corbeil; elle est très arrosée, assez plantée, fort habitée; de grosses roches disputent le terrain aux arbres, comme dans certaines parties de la forêt de Fontainebleau. Gravelles à M. de Perregeaux, Chamarande à M. de Talaru et Ménilvoisin à M. de Choiseul-Praslin sont les trois habitations principales de cette vallée. Je connaissais les deux premières, Mme Mollien m'a menée voir la troisième: c'est noble, spacieux; les avant-cours, le parc, tout cela a bel air, mais tout cela est triste. C'est le défaut à reprocher à toutes les habitations de cette contrée: elles n'ont pas de vue, encaissées qu'elles sont dans cette étroite vallée; elles manquent d'air et d'horizon, mais elles ne manquent pas d'eau, et l'abondance en est telle que l'humidité est inévitable. La rivière de la Juine fait marcher une quantité de moulins; il y en a de si considérables qu'ils font l'effet de châteaux.

Je suis arrivée hier soir ici, où se trouve réunie toute la famille de Montmorency, et un M. de Roothe, vieillard de soixante-dix-huit ans, fils de la dernière femme du maréchal de Richelieu.

Il n'a été question, hier soir, au salon, que de Mme Lafarge; on est, ici comme partout, fort divisé d'opinions sur son compte. Ceux qui la croient innocente disent que le mari n'est pas mort empoisonné, qu'il est mort de l'usage des mouches cantharides qu'il prenait pour être un vaillant mari, et que c'est à cette vaillance qu'il faut attribuer le prompt changement des dispositions de sa femme, et le plaisir qu'elle trouvait à le voir entrer chez elle par la fenêtre, quand il n'y entrait pas par la porte. Ceux qui persistent à croire Mme Lafarge coupable disent qu'il faut plutôt croire les premiers experts qui ont opéré sur les matières fraîches, que ceux qui ont analysé des matières incomplètes, décomposées; ils s'appuient sur les mauvaises tendances, hier avérées, de l'accusée, sur ses lettres, ses habitudes de mensonge et de comédie, sa mauvaise réputation dès sa première jeunesse, la hâte que sa famille avait de la marier pour s'en défaire, au point d'avoir eu recours à un bureau matrimonial. Elle est petite-fille d'une Mme Collard, qui, avant son mariage, n'avait pas d'autre nom que celui d'Hermine, élève de Mme de Genlis, et assez généralement supposée être sa fille et celle de M. le duc d'Orléans, père du Roi des Français actuel. C'est à cette filiation qu'on attribue l'intérêt très vif qu'on prend aux Tuileries pour Mme Lafarge. Dans son affaire des diamants, on la juge selon le monde et l'opinion auxquels on appartient: Mmes de Léautaud, de Montbreton, les Nicolaï appartiennent au faubourg Saint-Germain; tout ce bord-là la croit coupable de vol et d'empoisonnement. Toute la démocratie, charmée de trouver en faute une femme du beau monde, tient la fable inventée par Mme Lafarge contre Mme de Léautaud pour véritable. L'esprit de parti se mêle à toutes choses, et détruit tout sentiment d'équité et de justice.

Je reçois, à l'instant, une lettre de la duchesse d'Albuféra, dont voici l'extrait: «J'ai été avant-hier soir à Auteuil, chez Mme Thiers; j'y ai trouvé bien de la préoccupation sur tout ce qui se passe. Les événements se pressent et s'embrouillent; la décision de fortifier Paris avait porté le trouble à la Bourse; cette mesure, dont l'exécution est énormément chère, va beaucoup effrayer. M. Thiers disait que tous ses efforts tendent à gagner du temps, pour achever les préparatifs; il ajoutait que, s'il peut prolonger les choses jusqu'au mois d'avril, nous serons en mesure de nous défendre. Il dit qu'on ne saurait être plus animé dans cette question que le Roi et la Reine. Quant à l'Espagne, il paraît très inquiet et ne prévoit plus d'issue. Il reçoit tous les jours des dépêches télégraphiques; la Reine régente était encore, le 7, à Valence, et il pense qu'il faudra peut-être qu'elle livre une bataille pour rentrer dans sa Capitale. La municipalité de Madrid nomme chaque jour de nouveaux Ministres; c'est, enfin, le comble de l'anarchie.»

Courtalin, 15 septembre 1840.—Il y a eu, hier, deux nouveaux arrivants ici, à l'heure du dîner: le duc de Rohan et son fils, le prince de Léon. Ces messieurs ont apporté la nouvelle certaine du mariage de M. Anatole Demidoff avec la princesse Mathilde de Montfort, moyennant le paiement des dettes du père par M. Demidoff. Pour celui-ci, c'est une question de vanité: c'est pour devenir l'allié du Roi de Würtemberg et de l'Empereur de Russie, mais cette alliance est, dit-on, assez mal vue par les deux souverains pour ne pas lui préparer beaucoup d'agréments.

Bonnétable, 17 septembre 1840.—Avant-hier soir, après tous les commérages habituels du salon de Courtalin, nous avons eu des anecdotes amusantes, que M. de Roothe conte assez bien sur son beau-père, le maréchal de Richelieu[ [136]. Celui-ci a été marié sous trois règnes différents. Le premier mariage s'est fait par ordre de Louis XIV, qui avait trouvé le chapeau parfumé du jeune étourdi trop près du lit de Mme la duchesse de Bourgogne.

Je me suis émerveillée de l'idée d'avoir dîné en face d'un homme dont le beau-père avait été aux pieds de cette charmante Princesse, et grondé par Mme de Maintenon. M. de Roothe nous disait que le maréchal de Richelieu était resté si galant, qu'une heure avant d'expirer, sa belle-fille s'étant approchée de son lit, et lui ayant dit qu'elle le trouvait mieux, qu'il avait meilleur visage, il lui répondit: «Ah! c'est que vous me voyez à travers vos beaux yeux!» Voici comment M. de Roothe nous a conté que s'était fait le mariage de sa mère avec le maréchal de Richelieu: quelques années avant, et quand son premier mari vivait encore, se trouvant en voiture avec lui, ils passèrent, sur le Pont-Neuf, devant un carrosse versé et cassé: ils s'arrêtèrent pour savoir à qui l'accident était arrivé et s'ils pourraient être utiles à la personne versée. C'était le maréchal de Richelieu, qu'ils recueillirent dans leur voiture et ramenèrent chez lui. Le lendemain, M. de Richelieu alla remercier M. et Mme de Roothe, et, frappé de la beauté de cette dernière, il renouvela cette visite si souvent qu'on en fit la remarque à Mme de Roothe, en lui disant que la réputation du Maréchal était telle, malgré ses quatre-vingts ans, qu'il pouvait être dangereux de le recevoir familièrement. Mme de Roothe évita donc de le recevoir. Elle devint veuve quelque temps après, et resta, avec quatre enfants, dans une position assez gênée pour l'obliger à vendre ses chevaux; le maréchal de Richelieu, déguisé en maquignon, se présente pour les acheter, dit qu'il ne saurait s'entendre avec les gens de Mme de Roothe, demande à lui parler à elle-même; introduit et reconnu, elle lui dit aussitôt, pour couper court aux explications, qu'elle a changé d'avis et ne veut plus vendre ses chevaux. M. de Richelieu se retire, mais pour être utile à la belle veuve, il obtient du Roi, à son insu, un appartement pour elle aux Tuileries, celui-là même où nous avons vu la vicomtesse d'Agoult et Madame Adélaïde. Mme de Roothe accepte le bienfait du Roi. Quelques mois après, elle apprend qu'elle le doit au Maréchal, et croit devoir lui écrire pour l'en remercier. Il vient chez elle, tombe à ses pieds, et lui dit: «Madame, si vous vous trouvez bien dans cet appartement, permettez-moi de trouver qu'il n'est pas digne de vous et que l'hôtel de Richelieu vous conviendrait mieux.» La proposition fut acceptée et le mariage se fit: Mme de Roothe devint grosse, mais le duc de Fronsac, furieux du tort que cette grossesse pouvait lui faire, gagna la femme de chambre de sa belle-mère, et celle-ci lui fit avaler, dans une tisane, une drogue qui provoqua une fausse couche.

J'ai voyagé très vite, hier, grâce à de belles routes, de bons chevaux, et de bons postillons, grâce surtout à un affreux ouragan qui nous soufflait du dos et emportait voiture, gens et chevaux dans ses tourbillons. J'ai trouvé la duchesse Mathieu de Montmorency en bonne santé, mais un peu sourde; son aumônier est malade, ce qui a changé les habitudes de la maison.