La discussion sur les fonds secrets s'est prolongée beaucoup plus qu'on ne s'y attendait. Le vote, du reste, n'est pas douteux.

La nouvelle d'hier était la faible majorité du Ministère anglais sur le bill de lord Morpeth. Le chiffre de cinq est bien faible[ [10]. Indiquerait-il la chute prochaine du Cabinet?

On ne peut pas dire encore quel sera le sort des fortifications de Paris à la Chambre des Pairs. Le duc de Broglie se montre des plus violents en faveur de cette loi.

Les journaux apprennent le mariage du vieux Roi des Pays-Bas avec la comtesse d'Oultremont[ [11]. La tante du Roi de Prusse, la vieille électrice de Hesse, vient de mourir. La pauvre femme a eu une triste existence semée de bien d'épreuves et de traverses! Son vilain mari épouse cette dame avec laquelle je l'ai souvent rencontré à Bade.

Rochecotte, 3 mars 1841.—Le duc de Noailles m'écrit que M. de Flahaut fait une cour assidue à M. Guizot, partout, et surtout chaque soir, chez Mme de Lieven, où ses prévenances commencent dès la porte. Bref, il lui paraît dévoué comme il l'était à M. Thiers; cependant, il n'aura Vienne que si Sainte-Aulaire va à Londres, et pour cela, il faut que M. de Broglie, qu'on presse d'accepter Londres, continue de s'y refuser.

Le Duc mande encore que le Roi regarde la question des fortifications comme une question de paix et dit qu'il faut rendre les guerres plus difficiles pour les rendre plus rares; qu'il est bon que l'Allemagne se fortifie chez elle, et que nous nous fortifiions chez nous, parce qu'il faut arrêter notre fougue et élever mutuellement des obstacles qui empêchent de s'attaquer. Le duc d'Orléans, au contraire, prend la chose du côté révolutionnaire. Il dit que l'Europe ne s'arrangera jamais de sa dynastie, ni du principe de gouvernement qui a triomphé en 1830; qu'un jour ou l'autre, elle l'attaquera, et qu'il faut, dès aujourd'hui, préparer sa défense. Quant au duc de Noailles, il me paraît, lui, préparer un discours, auquel il met beaucoup de prétention.

Rochecotte, 5 mars 1841.—Voici un passage d'une lettre que j'ai reçue, hier, de M. Molé: «La Coalition a rendu le bien désormais impossible; on ne peut plus exercer le pouvoir qu'au prix de concessions, que je ne ferai jamais; je regarde donc ma carrière politique, ou plutôt ministérielle, comme terminée. Quand les choses en vaudront la peine, je ferai mon devoir à la Chambre des Pairs; rien de plus, rien de moins; j'y suis irrévocablement décidé. L'aveuglement est partout, mais là surtout où il importait tant de trouver la clairvoyance. C'est ce qui me fait le plus redouter l'avenir. Je me le représente sous de sombres couleurs, et je vais jusqu'à craindre qu'il ne soit prochain.»

M. de Salvandy, dans une lettre où il me dit qu'allant ce mois-ci, pour des affaires de famille, à Toulouse, il me demandera l'hospitalité en passant, ajoute: «La campagne des fonds secrets a été aussi pitoyablement menée que celle des fortifications. M. Thiers en sort battu et impossible; M. Guizot, victorieux en paroles, affaibli par le fait, car la majorité reste inquiète des réserves de M. Dufaure. La session semble terminée, cependant les lois de crédit la réveilleront aux dépens de M. Thiers, et la discussion de la loi des fortifications, si elle tournait, à la Chambre des Pairs, selon les désirs de M. Molé, ce que je ne crois pas, la compliquerait encore davantage.»

Les journaux annoncent la mort de M. de Bellune, qui a reçu tous les sacrements de la main de mon cousin, l'abbé de Brézé, en présence de M. de Chateaubriand, du marquis de Brézé et de M. Hyde de Neuville. On ne saurait finir en plus pur carlisme. M. Alexandre de La Rochefoucauld est mort aussi, mais moins légitimement.

M. Royer-Collard reste triste, accablé, souffrant, et indigné que M. Ancelot ait eu la succession académique de M. de Bonald au lieu de M. de Tocqueville.