Kœnigsbruck, 6 juillet 1841.—La mort de la Reine de Hanovre[ [32], que je viens d'apprendre, me fait de la peine. Encore une image de Londres effacée pour moi!
La duchesse d'Albuféra me mande que la princesse de Lieven, dans sa petite maison de campagne, à Beauséjour, où elle passe la journée, mène une vie toute pastorale; elle y a un petit jardin qu'elle arrose avec de petits arrosoirs, qu'on a vu déposer à sa porte, rue Saint-Florentin, par M. Guizot, qui va tous les jours dîner à Beauséjour. Aux obsèques de M. Garnier-Pagès, le député radical, l'affluence du monde a été telle que la tête du convoi était déjà à la Bastille, quand la queue était encore à la porte Saint-Denis. Les discours prononcés sur sa tombe sont tous remplis de maximes révolutionnaires et divines, à la façon des Paroles d'un croyant, de M. de Lamennais. Le rédacteur du journal le Peuple a dit: «Nous te portons nos regrets, mais cela ne suffit pas, nous te portons aussi nos promesses!» Voilà mes rapsodies de Paris.
Hohlstein, 11 juillet 1841.—J'ai quitté mes nièces avant-hier après le dîner et suis arrivée ici hier dans la matinée[ [33]. J'ai traversé toute la Lusace, qui est une belle province; le temps était enfin redevenu beau, mais aussitôt arrivée ici, la pluie a recommencé avec fureur; elle a continué pendant toute la nuit, et en ce moment elle tombe avec rage, ce qui gâte la belle vue que je devrais avoir des fenêtres de ma chambre qui donnent sur les montagnes de Silésie.
Hohlstein, 13 juillet 1841.—J'ai profité, hier, de quelques éclaircies, pour visiter le parc, le potager, les alentours. Le tout est joli, soigné, parfois pittoresque. J'ai reçu une lettre de Mme d'Albuféra, dont voici quelques passages: «Mme de Flahaut part demain, avec ses filles, pour Ems; elle est bien affectée de ce qui se passe au sujet de son mari. Hier, elle était en larmes, à Beauséjour, chez la princesse de Lieven. Il ne paraît que trop décidé qu'ils n'iront pas à Vienne. On pense assez que ce sera M. Bresson et que le marquis de Dalmatie lui succédera à Berlin; resteraient Turin et Madrid à donner: Mme de Flahaut m'a dit que si on proposait l'un ou l'autre à son mari, elle est d'avis de refuser, mais que c'est à lui de décider; je sais que ses amis l'engageraient à accepter. Il reste à Paris pour attendre la fin de tout ceci; il dissimule ses peines mieux que sa femme, mais on voit qu'il souffre de plus d'une manière. Il n'est pas question de Naples, où on dit que le Roi ne veut pas d'eux.
«Tout ce qui se passe en Angleterre ajoute à la tristesse de Mme de Flahaut: le triomphe des Tories paraît sûr, et la déchéance des Whigs inévitable. Les Granville sont à la Jonchère[ [34], attendant l'issue de tout cela. Lord Granville ne peut pas remuer la main et a encore un peu de difficulté à s'exprimer, mais son intelligence est intacte.»
Hohlstein, 21 juillet 1841.—Les journaux donnent la date officielle du jour où les plénipotentiaires des cinq Cours ont signé enfin le protocole collectif relatif à l'Orient[ [35].
Je m'imagine que cela va faire décider le mouvement dans le Corps diplomatique français.
J'ai une longue lettre de M. de Chalais, mais il ne me parle que de son intérieur, sans nouvelles, si ce n'est que la princesse de Lieven a écrit une longue lettre au duc de Noailles pour le prier de permettre que, dans son testament, elle le nomme son exécuteur testamentaire, ayant, dit-elle, l'intuition de mourir à Paris. En attendant, elle paraît s'y porter à merveille.
M. Royer-Collard me mande ceci, en me parlant du discours académique de M. de Sainte-Aulaire: «Il faut bien que je vous dise un mot de la réception de Sainte-Aulaire. Les journaux le flattent; l'auditoire était fort brillant, le discours du Récipiendaire pâle et froid; celui de M. Roger a mieux réussi qu'il ne le méritait, tant pis pour le public.» M. Royer-Collard me dit aussi qu'après avoir été avec sa fille visiter Versailles, il a eu un retour de cette fièvre qui a failli l'emporter, il y a quelques années, à Châteauvieux. Il est bien évident que toute son organisation a reçu alors un choc dont il ne se remettra plus.
Günthersdorf, 27 juillet 1841.—Je suis partie de Hohlstein avant-hier matin et suis arrivée à deux heures à Sagan. Après le dîner, j'ai été au Château indiquer quelques portraits de famille que je veux faire copier pour Rochecotte; ensuite à l'église, pour y fixer le lieu et la forme du petit monument qu'il est temps enfin d'élever à mon père, dont les restes, au bout de quarante ans, sont enterrés dans cette église, sans que l'on sache, autrement que par la tradition, le lieu où ils sont placés. Hier, j'ai été, de bonne heure, à la petite église pittoresquement située au bout du parc de Sagan, dans le caveau de laquelle les restes de feu ma sœur sont déposés. J'y ai fait dire une messe, à laquelle j'ai assisté, pour le repos de son âme. Elle était toute remplie de belles fleurs et de plantes rares, que le jardinier du Château y avait portées; il y était venu aussi beaucoup de monde. Je suis ensuite partie pour Deutsch-Wartenberg, qui m'appartient, après quoi, je suis venue ici, le soir, avec M. de Wolff, qui reste deux ou trois jours, pour se rencontrer avec M. de Gersdorf que j'attends. A eux deux, ils verront à aplanir la question litigieuse entre mes fils et ma sœur Hohenzollern, relativement aux prétentions allodiales de celle-ci sur la majeure partie de Sagan.