Lyon, 14 décembre 1841.—Avant-hier, dimanche, après la messe, nous sommes parties, escortées par mon fils Valençay et par M. d'Arenberg, pour Bourges, où j'ai visité la maison, assez curieuse, de Cujas, et celle, bien intéressante, de Jacques Cœur; puis l'École normale, autrefois la maison du frère de Jacques Cœur; de là, l'ancien palais de Charles VII devenu maintenant un couvent de Sœurs bleues; et enfin la Cathédrale. On y lisait l'oraison funèbre de M. de Villèle, dernier Archevêque de Bourges. Don Carlos[ [46], sa femme et ses enfants assistaient avec raison à cet hommage rendu au Prélat qui, par ses aumônes et ses respects, adoucissait leur triste captivité. Don Carlos est moins laid, surtout moins chétif que je ne pensais; sa femme était tellement cachée par son chapeau que je n'ai pu la distinguer. Ce chapeau et ce châle étaient ceux d'une pauvresse; cela fait pitié. Je suis passée devant la petite et triste maison qui leur est assignée, et qui est entourée de corps de garde et de gens de la police.

Pour changer de chevaux, à Bourges, il faut des formalités infinies, des autorisations du Préfet, des visas, enfin, c'est insupportable. Après avoir passé par toutes ces vexations et avoir déjeuné, nous nous sommes séparées de M. de Valençay et de M. d'Arenberg. Nous espérions gagner Moulins le même jour, mais le temps était devenu si effroyable, que nous avons pris gîte dans un horrible cabaret où il fumait à aveugler. Au petit point du jour, nous nous sommes remises en route hier, et sommes arrivées ici aujourd'hui à midi. Lyon m'a frappée comme par le passé (c'est la cinquième fois que j'y viens) par sa position originale et pittoresque, mais j'y ai trouvé un changement fâcheux, depuis quinze ans que j'y étais venue pour la dernière fois: c'est que l'énorme quantité des machines à vapeur qui s'y sont accumulées et l'usage du charbon de terre ont noirci tous les édifices; le brouillard de la saison est teint en noir, précisément comme à Londres, de sorte qu'à la couleur générale et à l'odeur j'ai eu peine à comprendre que je n'étais pas en Angleterre. Lyon a beaucoup perdu par là, et même la jolie place Bellecour me semble, depuis qu'elle est d'un brun gris, ne plus justifier sa réputation.

Aix-en-Provence, 17 décembre 1841.—Je n'ai heureusement aucun accident à conter, et, malheureusement, aucune belle description à faire. Le ciel même de la Provence est fort peu beau en ce moment; son sol, toujours aride et dépouillé; les oliviers sont de vilains petits arbres, et la région des orangers ne commence pas encore ici. La première fois que je visitai le Midi, j'eus beaucoup de déceptions sous le rapport du paysage, et chaque fois que j'y reviens, je me confirme dans la conviction, qu'excepté la vue sur la Méditerranée, quand on y est parvenu, et la couleur du ciel quand, par exception, il n'est pas voilé comme maintenant, il ne faut rien demander de beau à ce pays-ci. Nous avons visité Avignon assez en détail: c'était une ancienne connaissance pour moi, mais Fanny en était curieuse, et nous y avons déjeuné ce matin. Nous avons exploré l'ancien château des Papes, qui actuellement est une caserne, et l'église de la Miséricorde.

Nice, 20 décembre 1841.—Me voici donc au terme de ce voyage, qui a duré quinze mortels jours! Nous avons quitté Aix avant-hier, après que ma nièce eut satisfait à ses curiosités archéologiques; nous sommes parties avec un soleil qui aurait été réjouissant, sans l'accompagnement du mistral. Arrivées à neuf heures du soir à Brignoles, mais effrayées de l'horrible saleté de l'auberge, nous nous sommes décidées à passer outre. Une fois engagées dans les montagnes de l'Esterel, qu'il faut quatre heures pour monter et trois pour redescendre, le froid est devenu cruel. A l'aube du jour, les cimes des montagnes nous sont apparues couvertes de neige. Au point culminant de la montagne, où se trouve le relais de poste, vingt montagnards à allures assez sauvages, ayant tous des fusils à la main, se disposaient à partir pour chasser les sangliers et les loups qui habitent ces rudes contrées. Cette halte de chasseurs montagnards, auxquels s'étaient joints des gendarmes et des douaniers, tirant déjà à l'essai des coups de fusil dont les échos des rochers répétaient le son, faisait un tableau qui aurait été curieux à dessiner, mais personne de nous ne pensait au pittoresque, tant notre nuit nous avait semblé glaciale. Arrivées dans la vallée, la température a brusquement changé; le soleil était chaud, la mer bleue, les oliviers grands et couverts de fruits, les orangers chargés de leurs pommes dorées, les haies de rosiers en fleurs. La ville de Cannes, dominée par son vieux château, se détachait à ravir, comme fond de paysage, sur les âpres montagnes que nous quittions; l'île Sainte-Marguerite avec tous ses souvenirs, nageant paisiblement sur cette mer d'azur, complétait fort bien le paysage, dont nous avions besoin pour nous dégeler et nous remettre en goût du Midi, contre lequel nous étions fort en train de médire. Avant d'entrer à Cannes, nous avons vu à droite la villa Taylor et à gauche la villa Brougham, qui ont l'air de maisons de campagne d'agents de change retirés. Celle de lord Brougham est séparée de la route par une grande grille en fer, dont chaque pointe est surmontée d'une grande fleur de lis dorée.

De Cannes, il ne nous restait plus que neuf lieues à faire pour arriver à Nice; il était neuf heures du matin, nous pensions donc pouvoir dîner hier ici, mais voici nos malheurs! Arrivées à Antibes, dernier relais avant Nice, à midi, point de chevaux, et déclaration formelle de ne pouvoir en obtenir avant quatre heures, moment auquel on ne conduit plus à Nice, à cause de la rupture du pont du Var, qu'on ne passe plus, une fois la nuit venue. Nous voilà donc obligées de rester toute la journée à Antibes, et d'y coucher; mais coucher où? Rien ne peut donner l'idée des auberges de cette ville où jamais les voyageurs ne s'arrêtent: ce sont des cabarets de muletiers, du plus dégoûtant aspect. On nous a servi un repas qui nous a si bien révoltées que nous nous en sommes tenues au pain sec, et au lieu de coucher dans des lits, qui cependant, après la nuit précédente, auraient été très à propos, nous avons repris position dans nos voitures. Enfermées dans ces boîtes, et remisées dans une écurie à moitié grange, nous avons attendu le jour, qui a paru fort tard. Les chats ont miaulé autour de nous[ [47], puis un gros orage a éclaté comme si nous étions au cœur de l'été: le tonnerre, les éclairs, le déluge, tout menaçait notre chétif abri. Enfin, à sept heures du matin, nous avons été délivrées de notre prison, et nous nous sommes dirigées vers Saint-Laurent du Var. Là, il a fallu quitter nos voitures et nous embarquer dans une petite nacelle, qui, après nous avoir bien ballottées, nous a fait arriver aux douanes sardes, où deux carabiniers nous ont permis de nous chauffer à leur bivouac; nos voitures sont remontées à trois quarts de lieue plus haut, où elles ont passé la rivière à un gué presque impraticable, et à grand péril. Pendant ce temps, nous trempions un peu de pain sec dans du vin du pays, fort aigre, et nous recevions, sous des parapluies, des coups de vent et de pluie. Enfin, nous sommes cependant arrivées à une heure à Nice, par une pluie battante, longeant une mer furieuse; la bourrasque dure encore et soulève avec un bruit affreux les vagues, jusqu'à leur faire presque toucher le sommet de la terrasse sur laquelle est bâtie la maison dont j'occupe, avec Fanny, le second étage. Nos fenêtres plongent sur la mer, rien en face, rien à droite, rien à gauche que la mer. Par le soleil, la réverbération sera affreuse; par la pluie, c'est une grande nappe grise qui se confond avec le ciel et forme le plus triste rideau possible. Le bruissement des vagues est aussi des plus lugubres. Notre salon est immense et malgré une cheminée, très froid; ma chambre pourrait être chaude, car elle est très petite, mais la cheminée fume; le tout est sale, comme le sont toutes les anciennes maisons de Nice; je ne puis dire l'impression générale de tristesse et de désolation que nous éprouvons. Le bon côté, et qui console de tout le reste, c'est d'avoir revu Pauline, ni mieux, ni moins bien que lorsque je l'ai quittée il y a sept mois, souffrant toujours de la gorge, maigre et échauffée de teint, mais enfin sans aucune aggravation. Les Castellane demeurent à un bout du quartier, qu'ici on nomme la Terrasse, et moi à l'autre.

Nice, 22 décembre 1841.—J'ai été, hier, entre le déjeuner et le dîner, chez la Grande-Duchesse Stéphanie, qui passe l'hiver ici avec sa fille. Elle m'a fait monter en voiture avec elle, pour nous promener sur la jetée, par un ciel qui m'a rappelé le Chain-Pier de Brighton. La Grande-Duchesse est très bien logée, assez loin de la mer, au milieu d'un charmant jardin, d'où il y a une belle vue sur la montagne. La maison est bien meublée, gaie et propre; tout le contraire de la mienne et guère plus cher. La Grande-Duchesse est infiniment mieux depuis qu'elle a pris les eaux de Wildbad; mais son mouvement, son agitation, les soubresauts de sa conversation, que la maladie avait amortis, ont repris avec un redoublement vraiment inquiétant.

Je n'ai rien reçu de Paris hier; une nouvelle crue a emporté les barques et a rendu le gué impraticable, de sorte que le Var ne pouvait plus se passer, deux heures après le moment où nous l'avons traversé.

Nice, 24 décembre 1841.—J'ai fait, hier, une grande quantité de connaissances chez la Grande-Duchesse; peu valent la peine d'être nommées, sauf les de Maistre. Elle met sur ses cartes: la comtesse Azelia de Maistre, née de Sieyès. Ces deux noms vont singulièrement ensemble. Du reste, elle paraît fort bonne personne, et lui, me semble avoir tout l'esprit et l'espèce d'esprit qu'impose son nom.

Nice, 25 décembre 1841.—Hier, après le déjeuner, j'ai mené ma nièce et les Castellane à Saint-Charles, par le plus beau temps du monde; un soleil trop beau, car on était en nage pour faire deux pas; le ciel était magnifique, la vue belle et le parfum des roses, des violettes et des fleurs d'oranger enivrant; en redescendant en ville, j'ai mis quelques cartes et suis rentrée me reposer, car l'action de ce soleil ardent et l'air vif de la mer éprouvent prodigieusement.

Il y a ici un singulier usage: la veille, et le jour de Noël, et toute la nuit intermédiaire, on tire toutes les demi-heures des pétards; des bandes de mariniers et de gens du pays traversent les rues en chantant et en criant, à faire horreur, tant c'est bruyant. Depuis vingt-quatre heures, ce sabbat ne cesse pas un instant, et a troublé, je pense, tous les sommeils.