Le prince indien qui est à Paris[ [73], en ce moment, a été à l'Opéra: il a voulu aller dans les coulisses, où on lui avait dit qu'il trouverait des danseuses de bonne volonté; il arrive, et se met aussitôt à embrasser, avec une telle rage, qu'il fallut vite le faire sortir de force, au rire général des assistants.
Rochecotte, 4 novembre 1842.—M. Bresson m'écrit, de Berlin, que la réunion des États et les chemins de fer qui aboutissent maintenant dans cette capitale lui donnent un grand mouvement, et qu'elle est devenue très animée. Il dit aussi que le comte Maltzan est devenu bien malade, que sa vie est en danger, et que M. de Bülow est le plus agréable Ministre des Affaires étrangères avec lequel il ait eu à traiter.
Rochecotte, 12 novembre 1842.—Mme de Lieven me mande que lord Melbourne a eu une attaque, qui le laisse faible, et le met hors des chances de la politique, ce qui est un draw-back pour les Whigs[ [74]. Le mariage de la Princesse Marie de Bade est officiellement annoncé: sa situation ne sera pas agréable à la Cour d'Angleterre, où on est décidé à ne la traiter que comme marquise de Douglas: ma pauvre Grande-Duchesse a conduit tout cela avec sa légèreté habituelle.
On m'écrit de Vienne que M. de Metternich est assez souffrant, qu'il ne reçoit plus le Corps diplomatique le soir, afin de ne s'occuper d'affaires que le matin et d'éviter tout ce qui peut l'exciter avant de se coucher.
Rochecotte, 24 novembre 1842.—Il me semble que les Anglais sont en bien bonne veine: ils terminent leurs affaires glorieusement en Chine et aux États-Unis[ [75]; gouvernent en Espagne et en Portugal; étouffent les émeutes intérieures et ont partout une prépondérance qui doit nous faire grande honte: nous ne pouvons pas même faire un pauvre petit traité avec la Belgique, qui va passer à la Prusse.
1843
Rochecotte, 21 février 1843.—Le courrier vient de m'apporter une lettre de M. de Salvandy, rompant un long silence, qu'il motive sur ses perplexités politiques. Il dit qu'après avoir été indignement traité par M. Guizot, celui-ci, à la veille d'une bataille sérieuse, court après lui; que, d'un autre côté, M. Molé se souvient qu'il peut lui être nécessaire et passe d'une indifférence dédaigneuse à des soins extrêmes; que lui, Salvandy, ne se soucie, ni de blesser le Roi, en votant et en parlant contre M. Guizot, ni de soutenir un Ministère impopulaire, incapable. Il croit que les vingt voix sur lesquelles il agit seront décisives, pour ou contre. Il me semble croire le Ministère fort compromis, et, lors même qu'il gagnerait la bataille des fonds secrets, il ne pense pas qu'il puisse voir la fin de la session. En attendant, M. Guizot donne, demain, un raout monstre, suivi d'un souper des Mille et une nuits, selon l'expression romanesque de Mme de Meulan[ [76]. C'est la semaine prochaine qu'aura lieu, à la Chambre, l'action, qui s'annonce pour très vive. M. Molé est plein d'ardeur, plein de confiance. Dans sa combinaison entreraient le maréchal Valée, MM. Passy et Dufaure, Dupin, Bignon (de Nantes), de Carné, Laplagne, Salvandy et l'amiral Mackau. M. Thiers se déclare hors de cause, pour l'instant. Voilà l'extrait de la lettre de M. de Salvandy qui est longue et très littéraire. Je l'ai rendue en prose vulgaire.
On m'écrit, de Vienne, que Mme de Reichenbach, épouse du vieux Électeur de Hesse-Cassel, vient de mourir et laisse un gros héritage à ses filles, dont l'une est belle-sœur de la princesse de Metternich. Les Flahaut ont donné deux fort beaux bals, à l'un desquels, lui, ayant voulu valser avec la princesse Paul Esterhazy, l'élasticité leur ayant manqué à tous deux, ils sont tombés tout de leur long. Cela a semblé assez ridicule.
Rochecotte, 23 février 1843.—Les leading articles du Journal des Débats deviennent très piquants. Je trouve cette façon de s'en prendre à l'intrigue comme à une personne, et de dire: l'intrigue fait, l'intrigue parle, l'intrigue veut, l'intrigue refuse, très drôle; j'ai bien deviné que cela signifie: M. Molé veut, M. Molé refuse, M. Molé demande! Tout cela fait pitié, au fond, tout en inspirant de véritables inquiétudes, car rien ne nuit autant à l'effet d'une représentation que les trop fréquentes entrées et sorties des coulisses.