Berlin, 18 octobre 1843.—Le petit concert à Sans-Souci a été fort agréable. Mme Viardot a très bien chanté, et, malgré sa laideur, elle a été entraînante. Elle vient de partir pour Saint-Pétersbourg.

J'ai appris au Roi la conclusion du traité entre mon neveu et moi. A cette occasion, il a été parfait pour moi; il m'a paru revenu de toutes ses préventions en faveur de la branche aînée de ma famille[ [112] et j'ai été vraiment touchée de sa bonté. J'ai eu, hier, une longue conférence avec le prince de Wittgenstein qui, en sa qualité de chef du Ministère de la maison du Roi, a sous sa direction toutes les questions des fiefs de la Couronne.

Sagan, 28 octobre 1843.—La duchesse Mathieu de Montmorency se plaint, dans les lettres qu'elle m'écrit, d'un catarrhe obstiné; je serais très peinée si elle venait à mourir, je perdrais en elle une amie chrétienne; elle et Mgr de Quélen m'ont appris que c'étaient les seules amitiés toujours égales, toujours indulgentes, et dans lesquelles l'amour-propre n'a aucun enjeu, car elles aiment, non seulement pour le temps, mais aussi pour l'éternité. J'ai aussi reçu aujourd'hui une lettre de M. Royer-Collard, dont l'écriture est bien changée. Je me sens menacée dans mes vrais amis. Je suis, depuis la mort de M. de Talleyrand, terriblement éprouvée dans ce genre.

Sagan, que j'étudie à fond, est une ville de sept mille âmes, avec six églises, dont cinq catholiques, toutes intéressantes. Il y a aussi, dans la ville, plusieurs fondations de charité qui datent des différents Ducs; il y en a qui remontent à six cents ans, et qui ont été dotées par les Ducs de la maison des Piast[ [113]. Il est touchant de voir ces œuvres subsister encore, quand tous les monuments dus à l'esprit purement humain se détruisent si rapidement. On me reçoit ici avec un grand empressement; depuis quatre ans, tout y était dans un état d'abandon cruel, et même depuis plus longtemps, car ma sœur avait tout quitté pour l'Italie et ne s'intéressait en rien à ses propriétés.

Vienne, 14 novembre 1843.—Je suis depuis quelques jours ici. J'ai eu avant-hier l'honneur de faire ma cour à l'Archiduchesse Sophie, que j'avais connue avant son mariage. Elle m'a reçue à merveille. Il est impossible d'être plus gracieuse, plus aimable, plus animée, facile et spirituelle de toutes manières. Elle m'a beaucoup questionnée sur notre Famille Royale, et en a parlé dans des termes très convenables, avec beaucoup de mesure et de bienveillance. J'ai été charmée de cet entretien.

Vienne, 24 novembre 1843.—On mène ici une vie bien autrement calme qu'à Berlin. La Cour ne s'aperçoit pas; l'élégance est encore à chasser dans les châteaux; les réunions ne commencent pas avant le Jour de l'An. J'ai été quatre fois au spectacle, qui finit à neuf heures et demie, et trois fois faire la partie du prince de Metternich, qui dure, à la vérité, jusque vers minuit, mais où il n'y a que cinq ou six habitués, et aussi chez Louise Schœnburg, dont quelques personnes entourent également la chaise longue de neuf heures à onze heures. Medem, M. de Flahaut, Paul et Maurice Esterhazy, le maréchal Marmont viennent souvent chez moi à la fin de la matinée.

1844

Vienne, 4 janvier 1844.—J'entre dans les paquets, les adieux, les mille petits arrangements qui précèdent un départ. Je quitterai Vienne fort satisfaite du séjour que j'y ai fait, et très reconnaissante de l'extrême bienveillance et obligeance que chacun m'y a témoignée.

Sagan, 24 janvier 1844.—Avant-hier, j'ai été à la chasse, en traîneau; on a tué deux cent quatre-vingts pièces de gibier. Hier, j'ai visité une très belle maison de détention centrale pour cette partie de la Silésie. Elle est dans Sagan même et occupe la maison qui était autrefois un couvent de Jésuites. C'est un bel établissement, chrétiennement dirigé par le baron de Stanger, veuf, qui dans sa douleur d'avoir perdu sa femme qu'il adorait, s'est voué, par sentiment religieux, à cette œuvre de régénération. L'ecclésiastique qui le seconde est un Juif baptisé, une espèce d'abbé de Ratisbonne, très zélé, tout en Dieu, une nature de missionnaire. Les résultats obtenus jusqu'à présent sont très consolants.