Salvandy a fait une pointe à Claremont; il en a rapporté de sages paroles. Il paraît qu'on y est mûri par l'expérience, qu'on y reconnaît la valeur du droit. Jeunes et vieux se disent prêts à baisser pavillon devant ce principe et à le servir. Je crains qu'on ne soit pas encore aussi avancé à Eisenach, car j'ai eu une lettre de Mme de Chabannes, qui, à son retour d'Eisenach, venait de traverser Bruxelles, d'y passer deux jours pour y voir la Reine, et qui, revenue enfin à Versailles, avait retrouvé son mari arrivant de Claremont. Voici ce qu'elle me mande: «J'ai trouvé, à mon grand regret, dans la Reine des Belges, un éloignement extrême pour la fusion. L'Angleterre désire le statu quo en France, pour que ce pauvre pays s'enfonce et se noie complètement dans le bourbier dans lequel il est tombé. De là, toutes les intrigues possibles de la part de lord Palmerston, pour empêcher le seul moyen de salut et de régénération. Le Roi Léopold, non pas pour les questions allemandes, mais pour la question française, est l'écho de Downing street[ [212], et la Reine Louise est celui de son mari. On offre à Mme la Duchesse d'Orléans un leurre, en dirigeant ses idées vers une toute nouvelle combinaison, celle de porter le Duc de Bordeaux à abdiquer! ce à quoi, certes, il ne consentira jamais. Vous reconnaîtrez là la foi punique de la Carthage moderne. Quant à mon mari, il a été chargé de donner, de la part de Claremont, le mot d'ordre à nos chefs de file ici, et je sais que les légitimistes ont été informés des dispositions conciliantes du Roi Louis-Philippe. Mais les partis sont fractionnés à l'infini; les légitimistes ont perdu leur ancienne discipline; il y en a qui préféreraient le Comte de Montemolin au Comte de Paris. Je songe souvent à ce que vous disiez prophétiquement à Eisenach: c'est que cette fusion si désirable, qui aurait, il y a six mois, pu avoir de si immenses résultats, a déjà perdu, à l'heure qu'il est, de sa portée, et que chaque jour de retard en diminue l'importance et l'utilité; mais comment détruire des préjugés si invétérés, dans lesquels l'amour-propre est si intéressé et les petites ambitions subalternes si actives.»
Voici un extrait de la lettre que j'écris au duc de Noailles, pour le remercier de son discours académique: «Vous avez, mon cher Duc, obtenu un brillant succès sur le grand et fiévreux théâtre; il en est un moins brillant et plus singulier, que je vous offre de ma solitude glacée. J'étais en pleine lecture d'Outre-tombe, quand le Journal des Débats m'a apporté vos magnifiques paroles. Eh bien! Je les ai admirées, quoiqu'elles continssent l'éloge constant d'un homme contre lequel mes instincts s'étaient toujours révoltés, et que l'acharnement jaloux de ses venimeuses confessions a rendu l'objet de ma profonde aversion. Mais en vous lisant, je n'ai eu que vous en regard; j'ai compris qu'il ne vous était plus permis d'être juge, que vous étiez condamné à être panégyriste. Je le répète, mon applaudissement était le triomphe le plus éclatant de votre parole et peut-être aussi celui de mon amitié. J'ai d'ailleurs la conviction qu'il vous en aura coûté, précisément en songeant à moi, de peindre sans ombres, et d'avoir ainsi ôté à la vérité du portrait ce que vous y ajoutiez en éclat. En sachant me détacher de la ressemblance, j'ai joui vivement de ce langage si pur, si simple, si élégant, si rare, hélas! et qui m'a replongée dans l'exquis. L'élévation de la pensée égale la délicatesse des sentiments, la prudence politique ne l'emporte nulle part sur la dignité de l'écrivain, et cependant elle l'accompagne avec une convenance aussi habile qu'heureuse.»
Sagan, 21 décembre 1849.—J'ai reçu hier une lettre de Paris, qui contient le passage suivant: «Notre état politique est calme pour le moment, mais des divisions de plus d'un genre existent dans la majorité de l'Assemblée, où il semble qu'on ne puisse être uni que contre les dangers de la rue. Cela n'offre pas une grande sécurité, et donne une empreinte d'aigreur et de tristesse à toutes les conversations. Les meilleurs amis sont d'avis opposés et se disputent avec irritation, cela rend les relations sociales difficiles et désagréables. Il n'y a que Mme de Lieven qui paraît n'avoir rien à désirer, et qui est en complète jouissance de son séjour à Paris. Elle continue à faire le plus de nouvelles connaissances qu'elle peut; elle recherche particulièrement les gens au pouvoir et regrette de ne pouvoir aller à l'Élysée.»
Sagan, 26 décembre 1849.—Il y a une chose qui m'a frappée et que je regarde comme très fâcheuse; c'est le débat qui s'élève dans la presse périodique sur les avantages, les inconvénients, la forme, les conditions de la fusion désirée depuis longtemps par tous les vrais amis de la France. Il n'y a rien, ce me semble, de plus fatal au bon résultat, que d'en jeter ainsi la discussion dans le domaine d'un public passionné, prévenu, mal renseigné, et, le plus souvent, aussi méchant que stupide. J'avais, je le crains, bien raison de dire à Eisenach que ma seule crainte était que déjà il ne fût bien tard pour une décision qui aurait dû fondre sur le public à l'improviste et comme un fait accompli. Alors, elle aurait eu tout son effet, elle aurait décidé les faibles, rallié les gens sensés, réuni les récalcitrants, et on aurait vu se grouper, outre le petit nombre des courageux, l'immense légion des peureux, autour de cet unique drapeau. Maintenant, il n'apparaîtra, si vraiment il se déploie, que tout troué et déchiré par les balles des journalistes et les invectives des mauvais petits intrigants subalternes dont je remarquais avec effroi la présence autour de Mme la Duchesse d'Orléans.
Il paraît que Vienne, pour plaire au jeune Empereur, reprendra quelque essor social. L'Empereur était, l'année dernière, à Olmütz, extrêmement épris de sa cousine, l'Archiduchesse Élisabeth, qui vient de perdre son mari. Quoiqu'il se soit consolé, on dit qu'il lui reste quelque étincelle de sa première flamme, et qu'il se pourrait bien que la jeune et fort consolable Archiduchesse devînt Impératrice au bout de son deuil. Elle est jolie, elle a dix-neuf ans, et a un enfant[ [213].
Sagan, 30 décembre 1849.—En France, la confusion des esprits est évidente. Ceux-ci sont sûrs de l'Empire, ils l'auront dans un mois; ceux-là assurent que le principe de la légitimité est immuable et reconnu par tout le monde et que son triomphe est assuré; les marchands disent qu'ils préféreraient la maison d'Orléans; et les socialistes se moquent de tous ces rêves en tenant leur avènement pour certain. Comme on ne s'unit que le jour où il faut combattre ces derniers, ils pourraient bien finir par trouver le moment favorable pour eux.
Nous allons donc, dans deux jours, commencer une nouvelle année, qui commencera aussi la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Quelle moitié de siècle va se terminer! Et par combien de catastrophes la fin de cette époque de désordres et de folies n'a-t-elle pas été marquée! Les premières années de ce demi-siècle nous sortaient du chaos, les dernières nous y replongent; et Dieu sait maintenant jusqu'à quelle profondeur nous tomberons dans le gouffre. Puisse-t-on mourir en paix dans son lit! Les désirs et les espérances ne sauraient aller au delà, et cela même pourrait passer pour une excessive exigence.
1850
Sagan, 3 janvier 1850.—On ne saurait croire quelle est la faiblesse du Ministère prussien, et le désarroi complet que les nouvelles lois, proposées ou concédées, jettent dans toute l'administration. C'est bien le cas de dire: