Par l'organe d'un journal de la Virginie, le Richmond-Enquirer, ces dames en appellent à Mme Julia Gardiner Tyler (l'ex-présidente Tyler, comme on l'appelle officiellement), qui, élevée par ses alliances, ses talents, sa naissance, son mariage avec l'ex-président, et enfin, par son long séjour dans une plantation de Virginie comme maîtresse d'une colonie d'esclaves, était le digne champion de l'esclavage considéré comme institution sociale.
Appelée par un pareil devoir, l'illustre citoyenne prit la plume et ne l'a quittée qu'après avoir fait justice sommaire de la Duchesse (de Sutherland) et de ses amis.
Notre correspondant de New-York, qui est, certes, fort américain, ne s'est pas rendu compte, comme il aurait dû le faire, de l'importance à donner à cette rivalité de dames en colère, se battant aux yeux du monde pour leurs compatriotes. Nous ne doutons point que, malgré les huit années passées à la tête d'une plantation, Mme Tyler ne soit encore jeune, belle, intelligente et charmeuse, comme le décrit le New-York Herald; mais décidément, on peut dire qu'elle est agressive et bavarde. Elle voudrait que la doctrine de Monroe fût appliquée, non seulement au territoire, mais aussi aux institutions de l'Amérique du Nord; et elle se venge de la Duchesse, en énumérant soigneusement toutes les allusions déplaisantes pour les institutions anglaises que lui fournissent son intelligence, sa mémoire et ses amis. Au fait, en allant au fond des choses, nous y trouvons pour les neuf dixièmes des redites; comme la presse anglaise semble prendre un soin tout particulier de mettre les étrangers au courant de nos défauts, la tâche de cette dame était facile, et l'intérêt pour le lecteur anglais en reste minime.
En disant que la réponse de Mme Julia Tyler contient des redites et des contradictions, nous devons ajouter que le même jugement peut s'appliquer à la Duchesse. On n'aurait jamais dû publier une lettre ouverte, capable de provoquer une semblable réponse, et, d'autre part, quand une semblable publication a été faite et que le bon sens du pays où elle a eu lieu la désapprouve, les personnes auxquelles elle était adressée auraient donné une preuve de tact en ne la relevant pas.
Il faut dire à l'honneur des dames américaines qu'aucune d'entre elles n'a répondu, à l'exception de la propriétaire d'une plantation de tabac, seule capable, peut-être, de manier la plume avec autant de férocité. Elle ne nous fait grâce sur aucun point: l'Islande, la corruption de la métropole, le Dun robin Estate, l'ancien commerce des esclaves, les diamants de la duchesse de Sutherland, notre journalisme, notre impôt des pauvres, nos souscriptions de bienfaisance, notre reine, nos évêques, nos hommes d'État, nos importations de coton et nos larmes de crocodile, tout, tout est successivement attaqué avec autant d'adresse que d'âpreté, tout et tous ont leur part.
Nous en sommes redevables à une petite coterie de femmes philanthropes, que les souffrances de l'oncle Tom et de ses compagnons héroïques touchèrent au point de leur faire oublier que ces types, modèles de toutes les vertus, étaient le fruit du système qu'elles blâmaient.
Notre métier de journaliste nous met en contact si intime avec la fragilité de notre édifice social, que nous hésitons à lancer des pierres que nos adversaires pourraient trop facilement nous rejeter.
La témérité de l'appel Sutherland prouve que les belles plaignantes ne connaissent aucunement les maux existant beaucoup plus près d'elles, qu'il aurait été peut-être de leur devoir de connaître et de secourir. Cependant, nous ne saurions subir les verges de Mme Julie sans réagir; nous ne saurions tolérer que l'ex-présidente Tyler écrive, comme si l'Angleterre n'avait jamais rien fait, rien souffert, rien payé pour la cause de l'abolition de l'esclavage. Nous ne saurions admettre que rien n'ait changé chez nous, depuis le temps où la Reine Anne partageait, avec le Roi d'Espagne, le gain produit par la traite des nègres, et que nos hommes d'État, nos législateurs, nos prélats, nos pairesses, soient ce qu'ils étaient encore il y a deux cents ans. Pour appuyer son raisonnement, la belle Julie attribue le procès Wilberforce et Clarkson à des causes que jamais le lutteur n'aurait imaginées. Selon elle, il serait dû à l'envie que nous éprouvons pour les États-Unis, au désir de nous venger du succès de leur récolte, la douleur d'y avoir perdu un marché (que d'ailleurs nous n'avons pas perdu), au dessein infâme de semer la discorde entre les États du Nord et du Sud, et à d'autres motifs semblables qui pourront paraître évidents à une certaine classe de femmes, mais qui paraissent absurdes à tout homme de bon sens.
Nous voudrions encore prier la belle lutteuse de Sherwood-Forest de jeter un regard sur l'espace occupé sur la carte par son pays, baigné, comme elle le dit, par deux Océans, et de le comparer à celui qu'occupent les Iles-Britanniques; elle verrait qu'on peut nous excuser, si nous avons plus de peine à nourrir une population de trente millions, que les Américains pour en nourrir une de vingt-six. Elle aurait beaucoup mieux fait, pour avoir raison, si, en défendant les institutions de son pays contre toute ingérence anglaise, elle ne se fût pas mêlée de nos affaires; mais, elle se mêle de nos institutions et perd, en les attaquant, le terrain gagné en défendant celles de son pays, justifiant presque, ainsi, l'intervention des philanthropes de Stafford-House. Les institutions monarchiques et aristocratiques, dont elle parle, durent depuis dix siècles et nous ne pourrions, même en le voulant, nous en débarrasser aisément. D'ailleurs, il est incontestable qu'elles ont beaucoup contribué à la formation du caractère de notre race, dont les États-Unis eux-mêmes sont le plus éclatant résultat.
Nous avons encore à régler avec Mme Tyler une petite affaire pour notre propre compte. Quel droit a-t-elle de dire que la lettre de Stafford-House a eu son origine dans les journaux? Nous n'en avons rien su, jusqu'à ce qu'elle fut approuvée par le conclave et couverte de nombreuses signatures. Il nous est fort pénible d'avoir été crus les complices de cette singulière affaire. Quant aux éloges patriotiques, dont Mme Tyler a enjolivé sa réplique, nous sommes enchantés de pouvoir en reconnaître l'exactitude; nous apprécions, selon leur mérite, le territoire des fleuves, les deux Océans, le sol, les ports, la population, l'esprit d'entreprise, la politique, le coton, le riz et le tabac des États-Unis, et quoique nous en ayons souvent entendu parler, nous sommes enchantés qu'une belle dame vienne nous les rappeler; mais nous ne comprenons pas comment toutes ces belles choses puissent nous empêcher de prendre des mesures pour l'abolition complète de l'esclavage.