Un des jeux de mots de Paris est de dire que l'Impératrice sera la femme la mieux habillée, parce que tout Paris l'habille.
On dit que l'Impératrice a toute une kyrielle de prénoms; qu'on a hésité longtemps sous lequel elle serait plus habituellement désignée, qu'on avait flotté surtout entre Eugénie et Eudoxie, et qu'enfin on s'était tenu au premier, le second sentant trop le Bas-Empire.
Nice, 1er février 1853.—La duchesse d'Albuféra m'écrit ce qui suit: «La liste des Dames de l'Impératrice n'a été arrêtée qu'après plusieurs refus. Celui de la duchesse de Vicence a été absolu. On trouve la liste officielle fort terne.
«Le couple impérial se rendra à Saint-Cloud après la cérémonie et y passera quelques jours; les fêtes officielles recommenceront au retour. L'amour de l'Empereur est tel que samedi 22, pendant le bal des Tuileries, il a quitté la nombreuse compagnie pour aller passer deux heures dans ses petits appartements, où Mlle de Montijo s'était rendue. Son appartement coûte un million d'ameublement; les plus magnifiques cadeaux lui seront votés; la Ville de Paris lui offre un collier valant six cent mille francs.
«L'étiquette dans la cérémonie du mariage sera calquée sur les plus anciennes traditions; rien n'y manquera; il y aura même de plus un dais et le trône dans Notre-Dame, ce qui ne s'était pas pratiqué jusqu'à présent, dit-on.
«Vous verrez dans les journaux qu'on sème des jardins et qu'on en plante en une nuit pour fleurir et ombrager le cortège.»
Nice, 2 février 1853.—Il paraît qu'on pense, comme je le prévoyais, au baron de Kettler pour remplacer le cardinal Diepenbrock. C'est assurément le meilleur choix que l'on pourrait faire. M. de Kettler a beaucoup de zèle, de fermeté; beaucoup plus d'activité corporelle que le Cardinal; il visitera davantage son diocèse; il parlera tout aussi bien, au moins en chaire; il a aussi un extérieur imposant; il est bien né, bien apparenté, généralement estimé et honoré, mais il n'a pas l'onction, la grâce, la suavité, l'élégante dignité, l'à-propos dans la conversation, le tact aussi fin, aussi sûr; il alarme moins, et il n'exercera pas la même séduction personnelle sur le Roi. Ils avaient servi tous les deux dans l'armée, et M. de Kettler porte même sur son noble et austère visage une marque de son naturel guerroyant.
Nice, 4 février 1853.—J'ai reçu plusieurs lettres de Paris. Voici, en résumé, quelques détails: à la cérémonie du mariage à Notre-Dame, la princesse Mathilde était fort théâtralement arrangée, avec un air triste et contrarié; l'Impératrice très belle; on dit que sa seule imperfection est d'être plus grande, assise, qu'on ne s'y attend quand elle est debout. Elle a dit que, sacrifiant sa liberté et sa jeunesse, elle donnait plus qu'elle ne recevait, aussi se laisse-t-elle adorer. Les Dames avaient l'air terre-à-terre, mais décent. Les décorations de Notre-Dame splendides, mais les Cardinaux n'ayant pas grand air; c'est, qu'excepté M. de Bonald, il n'y en avait pas un seul de bonne maison.
Une circonstance sûre, mais qu'on ne publie pas pour ne pas éveiller les superstitions, c'est qu'en rentrant de Notre-Dame par une autre route que celle par laquelle le cortège s'y était rendu, la voiture impériale surmontée d'une grande couronne, en passant sous la voûte du Pavillon de l'Horloge, les chevaux entrés, elle n'a pas pu avancer. Le cocher, surpris, a donné des coups de fouet aux chevaux, qui, alors, ont fait tomber l'obstacle, lequel n'était ni plus ni moins que cette couronne, trop haute pour le portail, et qui a volé en éclats! Ominous![ [60]
Nice, 5 février 1853.—Quelqu'un arrivé de Paris ici dit que, pendant les cérémonies du mariage impérial, la population était curieuse, mais froide; que l'Impératrice a paru moins jolie qu'on ne s'y attendait; en effet, il me revient qu'elle était d'une pâleur extrême, ce qui nuisait à son éclat. Les marchands vendent énormément, sans doute, dans cette frénésie de luxe, mais les affaires proprement dites restent assez stagnantes, le public ne prenant encore aucune confiance, et tout apparaissant jusqu'à présent fantasmagorie.