Nice, 23 février 1853.—Que dire de cette nouvelle horreur tentée à Vienne[ [66]. Je suis encore sans détails; je ne sais que ce que disent les nouvelles télégraphiques, qui, même, ne sont pas d'accord entre elles. Toujours est-il que ce charmant Empereur a été blessé. Dieu veuille qu'il n'y ait pas de mauvaises suites pour ce jeune Souverain, qui annonce de si belles qualités et dont l'Allemagne a bien grand besoin à l'heure qu'il est.

Nice, 25 février 1853.—J'ai reçu de Vienne, de mon beau-frère[ [67], quelques lignes écrites après l'attentat contre l'Empereur. La blessure avait énormément saigné, mais les médecins la déclaraient sans danger. L'émotion, l'indignation, étaient générales dans toutes les classes; le peuple s'est porté à l'Archevêché, demandant qu'un Te Deum fût chanté à l'instant à Saint-Étienne, pour rendre grâce à Dieu que le coup n'ait pas été mortel.

Un Espagnol est arrivé ici de Paris. Il est l'ami de la sœur du marquis de Bedmar et de Mme de Toreno. Cette sœur, qui se nomme Incarnation de son nom de baptême, a épousé le beau M. Manuel, l'agent de change élégant, héros d'assez éclatantes aventures. Mme Manuel était l'amie de cœur de Mlle de Montijo, mais l'Empereur n'a pas voulu qu'elle fût reçue à la Cour de l'Impératrice. Enfin, à force d'insistances, celle-ci a obtenu de voir, le matin, en particulier, cette amie de cœur. Dans cet entretien, il paraît que la jeune couronnée s'est jetée en pleurant dans les bras d'Incarnation, disant qu'elle se sentait enfermée dans une cage, dorée à la vérité, mais hermétiquement fermée; qu'elle n'était maîtresse de rien, et qu'elle n'avait eu aucune liberté pour la composition de sa maison.

Il faut lire dans le Journal des Débats du 22 de ce mois un article sur l'ouvrage du Père Theiner par M. de Sacy. Il n'y est ni janséniste, ni philosophe, il y est homme de discernement judicieux et impartial, résumant parfaitement l'ouvrage, l'appréciant sans dénigrement, et portant un jugement juste, sain, modéré, et, à mon avis, excellent sur les Jésuites, non pas les Jésuites de l'institution ni ceux d'aujourd'hui, mais ce qu'ils étaient au moment de leur suppression, et ce qu'ils tentent toujours plus ou moins à redevenir.

Le Galignany du 17 février contient la réponse de Mme Tyler, seconde femme de l'ex-Président des États-Unis, à la fameuse lettre collective des dames anglaises[ [68]. Elle est plus rude que l'article que John Lemoinne a fait à ce sujet. Il paraît que les dames américaines, au lieu d'être flattées d'avoir été traitées en sœurs par quelques grandes dames anglaises, sont fort blessées de leurs conseils. Mme Tyler les traite avec une ironie sanglante et le leading article du Times à ce sujet[ [69], que le Galignany rapporte également dans la même feuille du 17, n'est pas moins désagréable pour les dames anglaises que pour celles du Nouveau Monde. On dit les Duchesses, Marquises et Comtesses de la Grande-Bretagne, signataires de l'Épître, très embarrassées, et aux regrets que leur vaniteuse charité leur ait fait faire une semblable démarche. Il est sûr qu'il est impossible d'en avoir fait une plus ridicule.

Nice, 26 février 1853.—J'ai reçu hier des lettres de Paris, dans lesquelles on me dit ce qui suit: «Les amis du Gouvernement ont regretté encore plus que ses ennemis l'arrestation du vicomte de Saint-Priest; je crois qu'il n'y aura, en définitive, que M. Tański de sérieusement atteint. Il correspondait avec plusieurs Cours étrangères, et leur faisait passer, outre des bulletins politiques, tous les couplets, les quatrains, les pamphlets qui pullulent sur l'Impératrice. On a trouvé chez lui, entre autres, la minute d'une lettre de lui, adressée à lady Holland, à Naples, remplie des lazzi que le mariage impérial a provoqués. Walewski et Rothschild ont fait de grands efforts pour obtenir sa liberté, mais inutilement. Ce même Tański était aussi dans l'intimité du prince Jérôme-Napoléon.

«Les témoins espagnols de l'Impératrice, au mariage civil et religieux, n'ont pas été invités depuis aux Tuileries, pas même au bal du Mardi Gras, où il y avait trois cents personnes. Cependant, ils ont dîné hier avec Leurs Majestés, à l'exception du marquis de Bedmar qui a fait dire qu'il partait le matin même pour Madrid.

«Le prince Murat n'a paru ni à la Cathédrale ni aux Tuileries; il est resté sous sa tente, blessé de n'avoir pas eu l'Altesse impériale et le même rang que le groupe Jérôme.»

Nice, 27 février 1853.—On me mande de Vienne que le jeune Empereur, par la violence du coup qui lui a été porté, a cru dans le premier moment avoir reçu un coup de feu et être assailli par plusieurs. Aussi tira-t-il son sabre pour se défendre. Il put ensuite faire cent pas sans chanceler, après lesquels il fut obligé de se laisser conduire par son aide de camp, le comte O'Donnell. Son premier mot à celui-ci a été: «Ceci vient de Milan», et en revoyant sa mère: «Je partage le sort de mes braves soldats de Milan.»

L'Archiduchesse Sophie est dans un état affreux, elle a vraiment l'aspect de la Mère de douleur. Elle prévoit des chances de récidive dans l'avenir et a perdu toute sécurité.