[316] Au banquet donné à Saint-Pétersbourg par l'Empereur Alexandre II pour le jour de la naissance de l'Empereur François-Joseph, le Czar avait dit dans son toast: «A mon cher frère l'Empereur d'Autriche.» Ces paroles furent commentées par les journaux allemands qui les rapprochèrent des conférences prolongées que M. de Rechberg avait alors à Vienne avec l'Ambassadeur de Russie, M. de Bolovine, depuis son retour de Teplitz; il s'établit ainsi la croyance d'une prochaine rencontre du Prince-Régent, de l'Empereur d'Autriche et de l'Empereur de Russie. Les trois souverains du Nord se rencontrèrent, en effet, le 23 octobre à Varsovie et tombèrent d'accord pour repousser toute proposition d'un Congrès sur la question italienne.
[317] A l'ouverture du Conseil général du département de la Loire dont M. de Persigny était président, celui-ci prononça un discours où l'intention de tranquilliser l'opinion publique était visible. M. de Persigny tendait à prouver que, malgré les guerres d'Italie et de Crimée, la parole de l'Empereur à Bordeaux: «L'Empire, c'est la paix!» était restée inattaquable, que le nouvel Empire n'acceptait la succession du premier Empire que sous bénéfice d'inventaire; qu'il répudiait l'héritage des luttes et des vengeances pour entrer dans des rapports de paix et de concorde avec toutes les Puissances et que son programme était fidèlement suivi.
[318] Frère de la Reine Louise de Prusse.
[319] Le Journal des Débats du 7 septembre 1860 disait: «On lit dans l'Opinion de Turin du 4 septembre: «Notre Parlement ne peut pas dévier d'une politique qui a produit de bons fruits, pour courir des aventures qui susciteraient contre lui toute l'Europe. Si jamais une autre politique devait prévaloir, si la force des événements contraignait le Gouvernement du Roi à prendre une autre attitude, le Ministère actuel n'y pourrait pas souscrire et accepter la responsabilité d'une situation qu'il ne pourrait pas dominer. Nous croyons que le parti libéral, qui a soutenu et soutient encore le Cabinet, est de cet avis et qu'en Italie on est assez sage pour éviter de nouvelles complications. En tout cas, le Ministère ne voudrait pas être responsable d'événements qui amèneraient une guerre entre la France et l'Autriche. Nous ignorons qui aurait le courage de s'exposer à une telle responsabilité. Assurément, il n'aurait pas à compter sur l'appui du Parlement qui, s'il est prêt à tout sacrifier pour la défense de la patrie, ne le fera qu'à la condition que le Gouvernement ne se laissera pas enlever la direction de la chose publique, et qu'au contraire, il dirigera le mouvement tendant à l'indépendance italienne.»
[320] La convention de Villafranca rencontrait tous les jours des obstacles plus sérieux; l'annexion de Nice et de la Savoie ajouta encore aux difficultés, quand il se fut agi de la réaliser, et elle jeta en Italie une nouvelle cause de haine contre la France qui, dès lors, la vit s'échapper définitivement de son influence. Le Gouvernement sarde était embarrassé entre les excitations du patriotisme et les remontrances de l'Empereur Napoléon; mais M. de Cavour se tenait prêt à jouer cette terrible partie, qui devait le mener à recevoir d'un seul coup le complément inespéré de son œuvre. Craignant les emportements de Garibaldi, il le suit vigilant, le couvrant seulement, en parvenant à paralyser la diplomatie qui regarde faire. Garibaldi, le cœur ulcéré par le ressentiment de la cession de Nice, fut facilement gagné à l'insurrection de Sicile qui, depuis quelque temps, tenait l'Italie en éveil. Il était parti à la dérobée par un soir de mai du golfe de Gênes avec mille à onze cents volontaires et ses deux navires: le Piemonte et le Lombarda. A travers les croisières napolitaines, il débarquait le 11 mai à Marsala et, après un sanglant combat à Calatafini, avec les troupes royales, entrait dans Palerme et disposait de la Sicile. Devenu ainsi en peu de jours dictateur victorieux, il passe au mois d'août le détroit de Messine, alla à Naples le 7 septembre, réduisant le Gouvernement napolitain à des conditions de libéralisme trop tardives. Cavour, qui voulait constituer l'Italie sans se laisser dominer par la révolution, accepter l'unité dans ce qu'elle avait de réalisable et marcher sur cette révolution pour l'arrêter et l'empêcher de compromettre la cause nationale, sentit que le moment critique était arrivé et il se décida à l'intervention. Considérer la révolution de Naples comme un fait accompli avant même que François II eût livré sa dernière bataille, pénétrer dans les Marches jusqu'à la frontière napolitaine pour empêcher Garibaldi de se jeter sur Rome, tel est l'acte auquel il se résolut. A Rome, toutes les fantaisies belliqueuses s'agitaient pour reconquérir les Romagnes; on y avait décidé la formation d'une armée pontificale dans la prévision du départ de la garnison française, qui semblait prochain: et le général Lamoricière en avait pris le commandement, par un ordre du jour, où il annonçait qu'il était venu pour combattre la révolution, ce nouvel «islamisme». Le Gouvernement sarde, voyant une menace pour la sécurité de l'Italie dans cette agglomération d'étrangers armés à Rome, dans le but avoué de reconquérir les provinces pontificales détachées des États de l'Église, Cavour saisit ce prétexte en envoyant, le 7 septembre 1860, au cardinal Antonelli la sommation de désarmer; puis, voulant devancer Garibaldi qui arrivait à Naples, deux corps d'armée sardes, sous les ordres des généraux Fanti et Cialdini, s'avancèrent alors par le territoire pontifical et en dix-huit jours occupèrent les places de Pesaro, Urbino, Perugio, Spoleto, rencontrèrent Lamoricière à Castelfidardo, où sa petite armée fut anéantie, et s'emparèrent d'Ancône que Lamoricière avait gagné rapidement avec quelques fidèles, après sa défaite. Pris par terre et par mer, Lamoricière serait contraint de capituler. La question des Marches ainsi tranchée, l'armée piémontaise, dont Victor-Emmanuel prit alors le commandement, gagna la frontière napolitaine où François II avait arrêté Garibaldi sur le Vulturne. Mais Cialdini battit l'armée napolitaine à Issernia et Sesso; François II, après avoir vainement réclamé la protection des escadres française et anglaise, quittait Naples pour se réfugier à Gaëte; Capoue se rendait le 2 novembre et le Roi Victor-Emmanuel faisait son entrée à Naples le 7 du même mois.
[321] Cette proclamation du Roi, datée de Turin du 11 septembre, était une réponse indirecte à l'ordre du jour de Lamoricière; la voici:
»Soldats! Vous entrez dans les marches de l'Ombrie pour restaurer l'ordre civil dans les villes désolées, pour donner aux peuples la liberté d'exprimer leurs propres vœux. Vous n'avez pas à combattre des armées puissantes, mais seulement à délivrer de malheureuses provinces italiennes de la présence de compagnies d'aventuriers étrangers. Vous n'allez pas venger des injures faites à moi ou à l'Italie, mais bien empêcher que les haines populaires se déchaînent contre les oppresseurs. Vous enseignerez, par votre exemple, le pardon des offenses et la tolérance chrétienne à ceux qui comparent l'amour de la nation italienne à l'islamisme. En paix avec toutes les grandes puissances, éloigné de toute provocation, j'entends faire disparaître du centre de l'Italie une cause continuelle de troubles et de discordes, je veux respecter le siège du Chef de l'Église, à qui je suis toujours prêt à donner, d'accord avec les Puissances alliées et amies toutes garanties d'indépendance et de sécurité, que ses aveugles conseillers ont espéré en vain du fanatisme de la secte méchante qui conspire contre mon autorité et contre la liberté de la nation. Soldats, on m'accuse d'ambition; oui, j'ai celle de restaurer les principes d'ordre moral en Italie et de préserver l'Europe des dangers continuels de révolution et de guerre.» (Copié textuellement dans le Journal des Débats du 13 septembre 1860.)
[322] La Russie et la Prusse rappelèrent leurs Ministres de Turin; mais Cavour eut l'habileté de ne pas prendre trop au sérieux cette rupture, surtout avec la Prusse, qu'il ne cessait de flatter dans ses ambitions secrètes, et dès le mois de janvier, au moment où le Prince-Régent devait ceindre la couronne, il envoyait le général la Marmora avec une mission particulière à Berlin. La France rappela de Turin M. de Talleyrand, sans donner au fond à ce rappel la forme d'une véritable rupture diplomatique.
[323] Allusion à la bataille de Castelfidardo qui avait été livrée le 18 septembre 1860. Par une marche forcée, Cialdini était parvenu à devancer Lamoricière qui réunissait ses troupes à Foligno, et en occupant les hauteurs d'Orsino et de Castelfidardo, il ferma le chemin d'Ancône aux troupes pontificales. Lamoricière voulut s'ouvrir un passage, attaqua les positions de l'armée piémontaise, qui le repoussa impétueusement et mit en déroute la petite armée du Pape.
[324] Dans cette ville, mal choisie pour y conférer sur l'indépendance des nations, les souverains du Nord eurent une nouvelle entrevue en octobre 1860. On croyait généralement que les délibérations qui s'y tiendraient feraient entrer les affaires d'Italie dans une nouvelle phase; mais l'Autriche ne put obtenir de la Russie ni de la Prusse l'appui et les encouragements sur lesquels elle avait compté pour lui assurer la possession de la Vénétie.