Sagan, 16 avril 1851.—J'ai reçu, hier, plusieurs lettres de Paris, une, entre autres, de M. de Barante, qui représente la France comme fort malade, à la vérité, mais qui ne croit à aucune explosion prochaine, et qui semble ne prévoir de conflit sérieux que pour 1852. Il ajoute que c'est l'opinion des faiseurs de toutes les nuances; mais les faiseurs sont sujets à illusion, preuve le 24 février 1848.

L'Indépendance belge continue à prôner les mesures énergiques prises dès le début par M. Léon Faucher contre les socialistes. Dieu veuille qu'elles soient efficaces!

Sagan, 20 avril 1851. Jour de Pâques.—Un beau soleil éclaire la fête de la Résurrection. Que ne peut-il rajeunir ce vieux monde politique, comme il ravive la nature! Car, quant à l'âme, il ne dépend que d'elle de se raviver et de s'embellir; il lui faut, à la vérité, plus d'un effort pour y parvenir; souvent une santé éprouvée suffit pour paralyser la meilleure volonté; je m'en aperçois sans cesse à moi-même, qui, depuis deux jours spécialement, suis reprise d'à peu près toutes mes misères de l'année passée. Mon voyage de France pèse sur moi; pourtant, il faut y avoir été une dernière fois avant de mourir. La première communion de ma petite-fille Marie[ [11] est une circonstance spéciale. Je voudrais parler à mes hommes d'affaires, voir mes petits-enfants que je ne connais, ou pas du tout, ou que peu, visiter le tombeau de mon oncle[ [12] avant de prendre place dans le mien, serrer la main de deux ou trois personnes qui m'ont conservé bon souvenir, et puis en avoir fini. Mais je m'arrête, je suis en sombre disposition.

Sagan, 6 mai 1851.—Je n'entreprendrai pas mon voyage in good condition ni in good spirits. Je ne sais trop où je vais, je me sentirai seule et destitude[ [13]. Comme ce n'est ni par légèreté, ni par goût de changement ou futilité, mais bien pour accomplir un devoir de haute convenance, que je m'engage dans cette route, je veux espérer qu'elle ne me sera pas fatale.

Voilà la correspondance Mirabeau-La Marck livrée au public[ [14]. Je suis on ne saurait plus curieuse du livre et des articles qu'il provoquera dans les journaux et revues.

Hanovre, 15 mai 1851.—J'ai fait tout ce que je m'étais proposé de faire à Berlin et à Potsdam, où l'indisposition de la Reine et le voyage à Varsovie occupaient tous les esprits[ [15]. Il est question d'une visite de l'Empereur de Russie à Olmütz, d'y réunir les trois potentats du Nord. On espère les Majestés russes à Berlin, pour l'inauguration, fixée au 31 mai prochain, du beau monument de Frédéric le Grand[ [16]. Ici, à Hanovre, on est redevenu fort prussien, depuis la course que le vieux Roi a faite à Schwerin et à Charlottenburg.

Bruxelles, 16 mai 1851.—Arrivée hier soir ici, je viens de recevoir une très gracieuse lettre de la Reine Marie-Amélie, qui m'annonce que le Roi Léopold, voulant profiter aussi de ma présence, m'engage à dîner demain à Laeken, mais que je devrais arriver une heure avant, pour qu'elle puisse me voir seule.

J'irai dans la matinée, aujourd'hui, voir les Metternich.

Paris, 19 mai 1851.—Me voici dans Babylone. J'y suis arrivée hier à cinq heures du soir. A Laeken, j'ai été touchée de l'accueil qui m'a été fait par belle-mère et gendre; mais j'ai été effrayée du changement du prince de Joinville, complètement sourd, courbé, voûté, grisonnant, abattu, silencieux, sauvage. Il me semble que si on le voyait ainsi en France, il n'y paraîtrait redoutable à personne.

Paris, 23 mai 1851.—Je voudrais pouvoir écrire longuement, mais on sait ce que c'est qu'un vol à travers Paris. J'y suis traquée, abîmée, et cependant je ne le quitterai que le 31, et cela sur le désir de l'évêque d'Orléans[ [17], que j'ai vu longuement hier. Il veut faire route avec Pauline et moi; il veut me montrer lui-même l'établissement de la Chapelle[ [18] où sont mes petits-fils; il veut que je dîne à l'Évêché; bref, il veut de si bonne grâce qu'il n'y a pas moyen de s'y refuser sans en avoir une très mauvaise.