«Le gouvernement piémontais veut être à Naples avant Garibaldi, ou tout au moins en même temps que lui. Ce n'est pas Garibaldi qui aura l'honneur de battre les croisés et de tracer les limites de l'oasis papale. Ce sera le général Cialdini, si ce n'est le roi Victor-Emmanuel en personne. Farini et Cialdini ne sont allés à Chambéry que pour demander à l'Empereur Napoléon carte blanche et lui soumettre le plan de campagne.»

«Rome, 31 août: Lamoricière se croit certain de battre Garibaldi. Le général de Goyon partageait ce sentiment. Dans l'armée du général de Lamoricière, personne ne doute d'une victoire complète. Garibaldi n'a rencontré aucun obstacle sérieux; ce sont les trahisons qui ont fait sa fortune: ses plans de campagne se bornent à profiter des intelligences que les sociétés secrètes lui ont procurées et à faire jouer la mine de trahison.

«Lamoricière a vingt mille hommes parfaitement sûrs, en laissant de côté les Italiens[ [320]

[ 368] Sagan, 14 septembre 1860.—Je prévois que l'ère des monarchies est finie partout; ce qui nous livre d'abord à l'anarchie, puis au despotisme et à la tyrannie, à toutes les horreurs de la dissolution complète de l'état social. Le monde finira, sans doute, par reprendre son niveau, mais quand? à quelles conditions? après quelle traversée? Nous n'y serons plus, la tourmente nous aura engloutis bien avant. Si ce n'était la foi en Dieu, on ne saurait où reposer sa pensée. La proclamation de Victor-Emmanuel a été suivie sans retard de l'entrée de Cialdini et de la prise de Pesaro[ [321].

Sagan, 18 septembre 1860.—Comment la Prusse n'a-t-elle pas pris les devants pour rappeler son Ministre de Turin et s'est-elle laissée devancer par la France, sans même l'imiter jusqu'à présent? Car enfin, le Pape étant souverain temporel, il ne s'agit pas pour la Prusse protestante d'une question religieuse, mais d'une question de principe qui s'applique au droit des gens universel! Quant au rappel de Charles de Talleyrand, ce n'est qu'une nouvelle scène de cette longue comédie; mais, du moins, c'est de la comédie bien jouée[ [322]. Et comme le parterre est plein de dupes, qui ne savent pas regarder dans la coulisse, il s'y trouve encore d'imbéciles claqueurs.

Les renforts envoyés à Rome me semblent surtout destinés à y garder le Pape prisonnier, sous le prétexte de le protéger, car l'Empereur Napoléon ne se soucie pas de la pitié poétique qu'exciterait un Pape pèlerin. Quelque pervertie que soit l'Europe, il y aurait encore un certain cri dont l'Empereur Napoléon ne se soucie pas d'entendre l'écho.

A propos de politique, la brochure la plus remarquable qui ait paru, au milieu de ce tas de niaiseries et d'absurdités, est la Politique anglaise. Elle émane de l'Empereur Napoléon, mais elle est rédigée par Mocquard. La Prusse y est traitée de parvenue, l'Autriche de perfide agonisante, l'Angleterre de folle égarée; la Russie est seule ménagée; le reste de l'Europe agriffée ou méprisée, et la France vantée dans un style d'apothéose. Le tout est bien écrit et le sophisme habilement manié.

Sagan, 24 septembre 1860.—J'ai reçu les douloureuses nouvelles d'Italie[ [323]. Je gémis sur les héroïques victimes; je me sens alternativement consternée, découragée, indignée. Je tremble pour le Saint-Père; je crains qu'il ne se laisse enjôler par le général de Goyon qui, probablement, est dupe lui-même de son maître fallacieux. Le piège est cependant facile à découvrir, mais les âmes essentiellement candides ont de déplorables aveuglements; en vérité, dans tel moment donné, il vaut mieux être moins pur et moins avisé.

A la quantité de dupes dont je vois le monde grossir chaque jour, je me dis qu'il faut que la duperie ait bien des charmes. Quant à moi, je ne sais rien de plus humiliant.

Sagan, 26 septembre 1860.—M. de Falloux m'écrit une lettre que voici: «Le Père Lacordaire travaille à son discours pour l'Académie. Je crains bien que ce discours ne contienne pas tout ce que nous voudrions y trouver sur la question italienne; mais, malgré la douleur dont je me sens opprimé en voyant se préparer dans les États romains une seconde édition de la guerre du Sonderbund de 1847, je suis disposé à pardonner toutes les incartades de mon éloquent confrère, en songeant qu'elles n'auront, du moins, rien de commun avec l'incomparable bassesse des harangues épiscopales, dont la lecture me fait rougir depuis un mois.