Le pauvre Empereur d'Autriche fait grande pitié. Il est revenu très morne de Varsovie, regrettant d'y avoir été, blessé du mauvais esprit des Hongrois qui se laissent exciter par Kossuth et Cie; et enfin, ce qui l'achèvera, ce sera le départ de l'Impératrice. Il a demandé une frégate à l'Angleterre, afin d'être en sûreté sur le voyage de sa femme. Il y a, du reste, à Vienne, des personnes pour dire que l'état de l'Impératrice n'est pas grave, qu'elle l'exagère, et qu'elle a agi sur les médecins pour se faire ordonner le Midi. En tout cas, l'Impératrice a un bel exemple dans la conduite de sa sœur cadette, la Reine de Naples, dont tout Gaëte est édifié. Courage, dévouement, dignité, énergie: tout est réuni dans cette jeune et malheureuse Reine.
Sagan, 23 novembre 1860.—On m'écrit de Vienne que c'est la comtesse Sophie Esterhazy (la Grande-Maîtresse) qui, la première, a donné l'éveil sur l'état de l'Impératrice; qu'à la première consultation, celle-ci a avoué aux médecins qu'elle se sentait malade et faible tout l'été, et qu'elle avait alors redoublé les bains froids et l'exercice du cheval, dans la pensée de se fortifier. Avant son départ de Vienne, les évanouissements étaient fréquents. Elle n'a pas voulu aller au Caire, s'imaginant que ce projet venait de sa belle-mère, ce qui n'est pas le cas.
Tout va décidément mieux en Hongrie; mais le pays demande à grands cris pour Palatin, l'Archiduc Maximilien, celui qui a été à Milan. Il parle parfaitement le hongrois; on ne doute pas qu'il ne soit nommé. Ceux qui sont mécontents en Hongrie et qui font du bruit, c'est la folle jeunesse; car, tout ce qui est âgé et raisonnable comprend combien leur position est admirable et avantageuse[ [329].
Sagan, 5 décembre 1860.—On m'écrit de Dresde: «Le jeune Grand-Duc de Toscane passe l'hiver à Dresde. On lui a donné le petit palais à la Ostra-Allée, où il a un petit établissement modeste, mais honorable. C'est par milliers que la famille grand-ducale de Toscane peut compter des adhérents fidèles dans leur pays, et qui sont en relations permanentes avec les Princes exilés; mais à quoi cela leur sert-il? Le vieux ménage grand-ducal est dans un affreux village, près de Carlsbad, d'où la Grande-Duchesse, née princesse de Naples, ne veut pas sortir. Sa mélancolie noire inquiète pour la santé de l'âme; mais il y a bien de quoi perdre l'esprit!»
On m'écrit de Paris: «Murat lance une nouvelle protestation[ [330]; soyez sûre que d'ici on cherchera à l'implanter à Naples, au jour inévitable de la brouillerie avec l'Angleterre. Les ministres actuels d'ici disent à leurs intimes qu'ils sont victimes du parti de la guerre. En attendant, les Anglais sont nos dupes et livrés à la joie de voir tomber le Pape; ils ne sentent pas qu'on se tournera contre eux plus tôt qu'ils ne le pensent.
«Imaginez qu'il y a des niais des vieux partis pour croire au retour d'institutions libres et régulières... sous Napoléon III, tandis qu'il ne faut s'attendre qu'à des pièges, des trappes et des fourberies.
«L'Impératrice Eugénie verra la Reine d'Angleterre à Londres, d'où elle rentrera en France par La Haye où elle veut faire visite à la Reine de Hollande. La nomination du général Pélissier à Alger est faite en vue de la guerre générale.»
Dans une autre lettre de Paris, on me dit: «Les libertés accordées sont si peu de chose, qu'il n'y faut voir qu'une concession à la révolution; on cherchera à en éluder les conséquences, à moins qu'elles ne soient utiles contre le clergé et les vieux partis[ [331].»
Sagan, 7 décembre 1860.—M. Guizot qui a été appelé à assister au mariage de la fille de Cuvillier-Fleury[ [332], beau-frère de M. Thouvenel, ministre des Affaires étrangères, me mande ce qui suit: «Je viens de passer une heure avec M. Thouvenel; il est dans la bonne voie et il veut qu'on le sache. Quand il s'afflige de la situation, il ajoute: «Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, car, après tout, si une situation ne convient pas, on en sort quand on veut.» Il est convaincu que ce qui s'est fait en Italie ne tiendra pas; cela est déjà évident pour Naples, probable pour Florence. A Bologne et dans les Marches on est mécontent; les impôts, la souscription et les Piémontais y déplaisent beaucoup; Rome paraît la grande question insoluble. Thouvenel est très inquiet du printemps. Pourtant la guerre est bien difficile aux Piémontais, car pour garder Naples, il faut qu'ils y laissent trente à quarante mille hommes; que leur restera-t-il pour attaquer la Vénétie? Il ne m'a pas paru que cette extrême difficulté de la guerre diminuât son inquiétude. Je doute qu'il reste à son poste jusque-là. Il me paraît que l'Empereur aimerait assez à rester neutre, si la guerre se rengage en Italie au printemps; mais il n'y est pas décidé et le prince Napoléon, qui a plus d'influence que jamais, est décidé contre. Si on veut rester neutre ou se mettre derrière le Corps législatif pour qu'il fasse une Adresse pacifique, on aura l'air de céder au vœu du pays. Si, au contraire, on prend le parti de la guerre, on se promet de trouver quelque moyen de la faire éclater inopinément par la faute des adversaires, comme en 1859, de telle sorte qu'on n'en réponde pas et qu'on y soit forcé, auquel cas le Corps législatif et le pays se résigneront à la nécessité et voteront ce qu'il faudra.
«Au dedans, on a en tête toutes sortes de projets semi-socialistes; on veut faire des coups de main sur les successions, sur les compagnies de chemin de fer, sur les sociétés d'assurance..., etc..., etc... Le nouveau Ministre des Finances est un homme jeune, spirituel, entreprenant, qui aime les nouveautés et qui, par là, a fait son chemin auprès du maître. Si on entre dans cette voie, la France sera soumise, au dedans, au même trouble, au même gâchis où elle est au dehors. Tout est possible, y compris l'impossible. M. Fould a été très opposé aux petites coquetteries libérales, disant que «c'était trop ou trop peu»[ [333]. L'Empereur Napoléon a fait de grands efforts pour le garder; il a tout refusé; le ministère des Finances, le titre d'archi-trésorier, les Affaires étrangères, l'ambassade de Londres: tout.