Le lendemain matin, on vint dire à mademoiselle Hoffmann que ma mère désirait lui parler: elle s'habille à la hâte, descend, remonte fort troublée, au bout d'une heure, et me dit: «Allez chez madame votre mère, elle vous demande.—Que vous a-t-elle dit? que veut-elle de moi?—Vous le saurez, allez, et ne la faites pas attendre.» J'arrive chez ma mère qui était encore couchée; des lettres, les mêmes, à ce que je crus, que celles de la veille, étaient éparses sur son lit. «Il est temps, me dit-elle, de vous faire connaître le véritable motif de la visite que l'empereur de Russie m'a faite ici, à son retour d'Erfurt. Il croit avoir de grandes obligations au prince de Bénévent et il voudrait les reconnaître: Sa Majesté ayant témoigné à ce prince le désir de lui être agréable, celui-ci l'a prié de protéger auprès de moi la demande qu'il voulait me faire de votre main pour son neveu. L'empereur a donné sa parole que ce mariage aurait lieu; il est venu me le dire, en ajoutant qu'il comptait trop sur mon amitié pour ne pas être sûr que je l'aiderais à donner à un homme qu'il aime et qu'il lui importe de satisfaire, la seule preuve d'amitié qu'il eût l'air de désirer. J'ai répondu à l'empereur que toujours disposée à lui montrer le dévouement et la reconnaissance que je professe pour lui, je craignais cependant qu'il ne vînt m'en demander une preuve qu'il ne serait pas en mon pouvoir de lui donner. Je lui ai dit:—Vous connaissez, Sire, les idées antifrançaises des têtes allemandes, ma fille les partage toutes; elle a beaucoup d'absolu dans le caractère, sa position la rend indépendante, et ses sœurs, ses parents, ses amis, la cour de Prusse, toute l'Allemagne crieront contre ce mariage. Sans avoir à me plaindre de Dorothée, je sais cependant que j'ai peu d'influence sur son esprit; et d'ailleurs, je vous dirai avec franchise, Sire, qu'il est depuis longtemps question du mariage de ma fille avec un des anciens amis de Votre Majesté. Le prince Adam Czartoryski est l'homme qu'elle préfère; je n'ai aucune raison grave à opposer à son choix et je ne vois aucun moyen d'empêcher que ce mariage n'ait lieu l'année prochaine.—Le désirez-vous? reprit l'empereur.—Non, Sire: une grande différence d'âge, le caractère difficile de la vieille princesse et la mauvaise grâce qu'elle a mise jusqu'à présent dans cette affaire, m'en éloignent plutôt.—Alors, dit l'empereur, je n'admets aucune de vos autres raisons; la jeune Dorothée, à quinze ans, ne peut avoir des opinions politiques bien arrêtées; pour éviter tout le commérage que vous redoutez, il ne faut parler du mariage que je sollicite qu'au dernier moment; d'ailleurs, votre fille et vous-même seriez fixées en France et les cris de l'Allemagne vous seraient alors bien indifférents. Je crois la jeune princesse trop bien élevée pour que l'influence maternelle puisse être nulle sur elle lorsque vous consentirez à l'employer. Quant à Adam Czartoryski, je vous assure qu'il ne se soucie nullement de se marier[116], et qu'il se laissera toujours gouverner par sa mère, qui est une vieille Polonaise intrigante et dangereuse. Je ne vois dans tout ceci qu'une jeune tête que l'on s'est plu à exalter, car Adam est un excellent homme, sans doute, mais il est devenu si sauvage et si triste que rien en lui ne me semble propre à séduire une personne de quinze ans. Enfin, ma chère duchesse, je n'accepte aucune excuse, j'ai donné ma parole; je demande la vôtre, et je la demande comme un témoignage de l'amitié que vous m'avez promise et que je crois mériter.»—«Vous connaissez, ma chère enfant, continua ma mère, la reconnaissance que je dois à l'empereur Alexandre; vous savez qu'en Russie les bontés du souverain sont toujours précaires; que tout dépend de sa fantaisie et qu'il est pour moi du plus grand intérêt de soigner sa bienveillance; je lui ai promis que je ferais mon possible pour vous décider au mariage qu'il désire; je vous prie donc de ne pas refuser sans avoir bien pesé les avantages qui peuvent résulter pour toute votre famille de cette alliance. Lisez d'abord les lettres que je viens de recevoir.» Elle me remit alors les deux lettres qui étaient sur son lit; la première était de l'empereur qui répétait à peu près et avec de nouvelles instances toutes les choses qu'il lui avait dites; la seconde était du prince de Bénévent[118]. Il est inutile de dire qu'elle était parfaitement spirituelle et aussi adroite que possible pour diminuer les préventions dont la France et lui-même étaient l'objet. Il parlait de son neveu Edmond de Périgord comme d'un jeune homme qu'il aimait comme son fils, qu'il regardait comme tel et qui serait son héritier. Il parlait ensuite de moi de la manière la plus flatteuse et finissait par un mot touchant sur sa vieille mère[118] âgée de quatre-vingts ans, qui serait si heureuse, disait-il, de voir le bonheur de sa famille assuré, avant de finir sa grande carrière. Il ajoutait un alinéa sur l'éclat de la naissance, le lustre des anciens souvenirs et sur la noblesse sans mélange des grandes familles d'Allemagne. Enfin, je ne crois pas que dans toute sa carrière ministérielle le prince Bénévent ait jamais rédigé avec autant de soin la note diplomatique la plus importante. Cette lettre me fit quelque impression, au lieu que je ne trouvais dans les raisonnements autocrates d'Alexandre qu'un abus de position révoltant.
Lorsque j'eus replacé silencieusement les deux lettres sur le lit de ma mère, elle me demanda si je n'avais rien à lui dire. «Si je ne me croyais pas engagée au prince Adam, si dès l'âge de douze ans je n'avais pas accoutumé mon esprit à le regarder comme le seul homme que je doive épouser, si je n'étais pas arrivée à m'attacher sincèrement à cette idée et à placer toutes mes espérances de bonheur dans cette union, j'aurais pu, ma chère maman, répondis-je, essayer d'oublier le passé et de vaincre toutes mes répugnances actuelles pour faire une chose que vous paraissez désirer vivement; mais comme je ne peux croire que les retards qu'éprouve l'arrivée du prince Adam tiennent à sa volonté et que je ne puis me persuader, après tout ce qu'on m'a dit, qu'il n'attache plus à moi aucun prix, je croirais manquer à toutes les espérances que vous m'avez permis de donner et de concevoir, si je m'occupais de tout autre établissement; quitter ma patrie, aller à la cour de Bonaparte, m'éloigner de tous mes amis, épouser quelqu'un que je ne connais pas, accepter une position dont j'ignore tous les détails, seraient des difficultés qui, toutes réelles qu'elles sont, pourraient être surmontées pour vous faire plaisir et arranger vos rapports avec l'empereur Alexandre; mais votre situation n'est heureusement pas assez mauvaise, ma chère maman, pour que je me croie obligée de lui sacrifier ce que depuis si longtemps je regarde comme devant assurer le bonheur de mon avenir.» Je voulais lui baiser la main; elle la retira et montra à la fois de l'humeur et de la tristesse, car elle avait des larmes dans les yeux. Elle me dit avec humeur et émotion que je sacrifiais sa tranquillité et que je compromettais sa position russe pour des chimères, que j'allais de plus lui attirer l'inimitié du prince de Bénévent, regardé par les étrangers comme très puissant et très redoutable, que Napoléon lui-même croirait mon refus dicté par la haine contre la France et que les persécutions s'étendraient sur toutes les positions et sur tous les individus de notre famille. Elle se plaignait d'être peu heureuse par ses enfants et de trouver surtout en moi, qu'elle disait préférer à mes sœurs, une singulière ingratitude. «Vous voyez, me dit-elle, que l'empereur vous croyait assez bien née pour ne pas douter de l'influence que votre mère pourrait avoir sur vous; mais vous placez dans votre indépendance et dans votre froideur à mon égard une sorte d'amour-propre qui appartient au plus mauvais caractère. Du moins soyez polie pour M. de Périgord; et pour ne pas vous donner un ridicule, je laisserai passer deux ou trois jours avant de répondre au prince de Bénévent, car il faut au moins que vous ayez l'air de réfléchir. Je veux aussi que vous soyez plus obligeante pour M. de Batowski; il connaît tous les rapports de M. de Talleyrand et vous pouvez bien consentir à écouter ce qu'il aurait à vous dire sur cette illustre famille.»
Je n'avais jamais vu ma mère aussi émue, aussi mécontente, et cette excessive agitation dans une personne habituellement si douce et si calme me fit une impression inattendue et douloureuse. Ces reproches si nouveaux dans sa bouche me brisèrent le cœur. Je sortis tout en pleurs de sa chambre et remontai dans la mienne où mademoiselle Hoffmann m'attendait. Je lui racontai ce qui venait de se passer et elle me dit que ma mère l'avait prévenue de la proposition qu'elle allait me faire et lui avait demandé sa parole d'honneur de n'influencer en rien ma décision. «Je la lui ai donnée, ajouta-t-elle, avec d'autant moins de restriction que pour la première fois elle m'a vivement reproché d'être la cause de votre froideur et de votre manque de confiance à son égard. Suivez donc vos propres inspirations; vous avez assez d'esprit pour vous guider vous-même; je ne veux me charger d'aucune responsabilité dans une question aussi délicate; je me borne à vous engager à être polie pour M. de Périgord et à laisser M. Batowski vous parler; vous devez cette marque de déférence à madame votre mère.»
J'appris alors positivement ce dont je commençais à me douter, c'est que M. Batowski avait été le premier à lui donner l'idée de me demander en mariage pour son neveu, qu'il l'avait prévenu en même temps de celui dont il était question avec le prince Czartoryski et avait indiqué l'empereur Alexandre comme pouvant seul lever cette difficulté. Dans la même journée il me fallut entendre l'éloge de tous les Talleyrand du monde. Il était facile de louer le prince de Bénévent sur son esprit et ses grands talents. Sa position brillante sans doute fut encore magnifiée et ses brouilleries avec Bonaparte furent passées sous silence, non seulement auprès de moi, mais surtout auprès de ma mère qui était charmée, éblouie du crédit que l'on supposait encore au vice-grand électeur. M. Edmond fut représenté comme un jeune homme d'une bravoure éclatante et d'un caractère charmant; son père comme tout ce que l'on pouvait voir de plus séduisant et de plus aimable; madame de Noailles[119], sœur de M. Edmond, comme la bonté, la simplicité et en même temps l'élégance en personne. Enfin ils étaient tous des êtres parfaits. Il fallait cependant bien dire quelques paroles de la princesse de Bénévent; mais il en parla très légèrement et comme d'une personne si insignifiante et si annulée qu'elle ne pouvait être regardée comme un inconvénient. Je faisais bien la part de l'exagération commandée par la situation de M. Batowski, mais je ne pouvais prévoir qu'elle fût aussi démesurée. «Si j'étais libre encore, lui dis-je, tout ce que vous m'apprenez serait bien propre à détruire ma répugnance; mais je me regarde comme engagée, je l'ai dit à ma mère, et je n'ai rien à ajouter.»
Quelle était cependant l'attitude de M. de Périgord? Celle d'un très jeune homme fort embarrassé d'être examiné et probablement refusé par une jeune personne triste et maussade. Il montrait d'ailleurs la plus grande réserve et ne parlait presque jamais. Il était impossible d'augurer de son caractère et de son esprit, car personne n'a jamais fait autant d'usage… du silence.
M. Batowski nous dit le soir même qu'il irait le lendemain savoir des nouvelles de M. Piattoli. Il revint le second jour et me remit une lettre de ce pauvre abbé dont l'état empirait à vue d'œil. Je montai dans ma chambre pour lire cette lettre; elle était tracée d'une main tremblante et je fus bouleversée de son contenu. «Toutes nos espérances sont détruites, me disait-il; j'ai enfin reçu des nouvelles de Pologne; elles ne sont pas du prince Adam, mais d'un ami commun qui m'annonce que le mariage du prince avec mademoiselle Matuschewitz est arrangé, que tout Varsovie en parle, et que la vieille princesse est enchantée. Voilà donc, ma jeune amie, l'explication de ce long silence.» Sa lettre était courte: «Je suis si souffrant, ajoutait-il, que je ne puis en écrire davantage.»
Je demandai des chevaux à l'instant et, faisant à peine quelques excuses à ma mère, je partis pour chercher à obtenir plus de détails de l'abbé et m'assurer de la vérité d'un fait qui me paraissait impossible à croire. J'arrive, je trouve M. Piattoli presque mourant. Il voulait être seul et j'eus beaucoup de peine à obtenir qu'il me vît un instant. «Soyez heureuse, me dit-il, sans me donner le temps de faire une seule question. Soyez bien pour votre mère. Votre imagination me fait trembler, mais vous avez beaucoup d'esprit; servez-vous-en dans les circonstances difficiles que je prévois pour vous. Vous avez été le grand intérêt de mes dernières années; pardonnez-moi d'avoir voulu diriger votre avenir et confiez-le désormais à Madame votre mère.» Il se tut, je voulus parler, mais il ne me répondit pas et me fit signe de la main de m'éloigner; il mourut quelques jours après.
La personne qui, avec un zèle admirable, l'a soigné pendant sa longue maladie, et ne l'a pas quitté dans ses derniers moments, possédait sa plus intime confiance. Voici ce qu'elle m'a raconté lorsque, mariée depuis quatre ans, je vins momentanément en Allemagne et que je demandai à la voir.
Ma mère, craignant de déplaire à l'empereur Alexandre, passionnée pour la France où elle désirait se fixer et aussi heureuse d'avoir en moi un prétexte pour réaliser ce projet que mécontente du mariage qui devait m'établir en Pologne, avait montré avec confiance à l'abbé Piattoli ses craintes et ses désirs. Elle avait renouvelé ses plaintes de ce qu'il m'eût placée sous la dépendance des caprices d'une famille arrogante et dédaigneuse et lui avait même, pour la première fois, vivement reproché de n'avoir pas trouvé en lui le dévouement auquel elle aurait dû s'attendre après les services qu'elle lui avait rendus jadis. Enfin elle agit si vivement sur l'esprit du pauvre abbé qu'elle obtint de lui la promesse qu'il ne se mêlerait plus de ce mariage et qu'il chercherait même à m'en détacher en se servant, pour y parvenir, de la mauvaise grâce de la vieille princesse et de l'indolence de son fils.
Mais, depuis les dernières scènes de Löbikau, il ne suffisait plus de me parler du long silence du prince, il fallait le motiver. M. Batowski s'offrit pour aller décider l'abbé à un mensonge qui, disait-il, deviendrait bientôt une réalité, puisqu'en effet on savait que la vieille princesse désirait que son élève devînt sa belle-fille. Le mensonge, suivant lui, était peu de chose; il consistait seulement à me faire croire que le fils avait consenti au mariage qui n'était encore que projeté par la mère. Il ne doutait pas que cette conviction ne me rendît docile aux vœux de la mienne. M. Batowski manœuvra si bien qu'il obtint la lettre dont j'ai parlé et qui décida de mon sort…