PORTRAIT DU PRINCE LOUIS-FERDINAND

Voici le portrait que Clausewitz fait du prince Louis-Ferdinand de
Prusse:

«C'était l'Alcibiade prussien. Les mœurs un peu désordonnées n'avaient pas laissé sa tête venir à maturité. Tout comme s'il avait été le premier-né de Mars, il possédait une incroyable richesse de cœur et de hardie résolution; et de même qu'habituellement les aînés, fiers de leurs richesses, négligent le reste, il n'avait pas assez fait pour s'instruire sérieusement et développer son esprit. Les Français le nommaient un crâne; si, par là, ils voulaient le traiter de tête folle sans esprit, le jugement était très erroné. Son courage n'était pas une brutale indifférence de la vie, mais un vrai besoin de grandeur, un véritable héroïsme. Il aimait la vie et en jouissait trop, mais le danger était en même temps pour lui un besoin de la vie, il était l'ami de sa jeunesse. S'il ne pouvait chercher le danger à la guerre, il le cherchait à la chasse, sur les grands fleuves, sur des chevaux indomptés, etc. Il était spirituel à un haut degré, d'une fine éducation, plein de gaieté, de lecture et de talents de toute sorte; entre autres, il était musicien et pouvait passer pour un virtuose sur le clavier.

«Il avait à peu près trente ans; il était grand, élancé et bien bâti. Ses traits étaient fins et nobles. Il avait le front haut, le nez un peu recourbé, de petits yeux bleus pleins d'un vif éclat, de belles couleurs, des cheveux blonds, bouclés. Il avait une tenue pleine de distinction, une démarche ferme et une manière de porter la poitrine et la tête où on voyait la fierté et l'amour-propre qui conviennent à un prince et à un soldat téméraire.

«La jouissance déréglée de la vie avait laissé sur ses nobles traits des traces d'une fatigue précoce, mais on n'y trouvait rien de vulgaire. Son expression n'était pas, comme on pourrait le croire, celle d'un libertin audacieux, parce qu'il régnait en lui de trop grandes idées et que le besoin intime de gloire et de grandeur paraissait comme un noble reflet sur son visage.

«Né avec de si nobles qualités et dans une si grande position, il serait forcément devenu un grand capitaine si une longue guerre l'y avait dressé, ou si un caractère plus sérieux et moins de négligence lui avaient permis, en temps de paix, une étude durable et l'examen des grandes relations de la vie. Il n'était pas, comme la plupart des hommes que nous avons vus, resté ignorant des événements de son temps en ce qui touchait la guerre et l'administration. Il ne restait pas persuadé, avec la foi du charbonnier, que la Prusse s'élevait forcément au-dessus de tout et que rien ne pouvait résister à la tactique prussienne.

«Les grands événements du monde l'occupaient vivement; les nouvelles idées et les nouveaux faits, recueillis par son esprit vif, bruissaient dans sa tête. Il se moquait de la minutie et de la pédanterie, avec lesquelles on voulait faire quelque chose de grand. Il cherchait à s'entourer des hommes les plus distingués dans toutes les sciences. Mais il n'y avait dans sa vie aucune heure de réflexion sérieuse, calme, personnelle, et par suite également aucune saine idée fondamentale, aucune conviction ferme conduisant à une action qui en aurait découlé. Son entourage de têtes distinguées lui nuisait plus qu'il ne lui servait, car il prenait la surface de leurs idées et en nourrissait son esprit sans jamais avoir une idée lui-même. Le sentiment excessif du courage lui donnait une fausse sûreté. Il arriva donc qu'il n'avait aucune pensée claire sur la guerre comme sur le reste, que la manière de la conduire maintenant lui était demeurée étrangère; et, lorsqu'il eut à agir, il ne sut rien faire de mieux à Saalfeld que ce que les terrains de revue de Berlin, Potsdam et Magdebourg lui avaient appris. Comme il fallait s'y attendre, il évalua trop haut l'action de son courage; il voulut résister non avec son intelligence, mais seulement avec son cœur. Il trouva la mort parce que, comme Talbot ne voulait pas laisser son bouclier, il ne voulut rien abandonner du terrain qui servait de champ de bataille; et c'est là la dernière preuve, et la plus convaincante, de son désir de gloire et de grandeur.

«Déjà dans la guerre de la Révolution, quoiqu'il eût à peine vingt ans, le prince Louis avait combattu avec distinction à la tête d'une brigade, et s'il n'a pas alors fait beaucoup plus, la faute en est seulement au système plein de précautions des Daun et des Lascy d'après lequel on faisait la guerre, et à la manière ignorante dont on faisait tout le reste. Si on avait su utiliser habilement les forces naturelles de ce jeune lion, l'État en aurait dès lors retiré une grande utilité, et ces trois années auraient suffi à donner une base sérieuse à tout le reste de la vie du prince.

«Jeune, beau, général, prince, neveu du Grand Frédéric, distingue par un bouillant courage dans le danger et par sa fougue dans les jouissances de la vie, il devait bientôt devenir l'idole du soldat et des jeunes officiers. Mais les vieux guerriers prévoyants, qui avaient de grands pans à leurs vestes, hochaient la tête en songeant à un si jeune maître et pensaient que tant que ces forces exubérantes ne se seraient pas mises au point dans le service terre à terre des corps de troupe, il n'y aurait rien à en tirer. Le prince cherchait à se dédommager, à Francfort, de la pédanterie dans laquelle on aurait voulu le tenir enfermé auprès de l'armée; et il le faisait en trouvant une issue vers la table de jeu et une jouissance plus vive des joies de la société.

«Après la guerre, il resta comme lieutenant général avec son régiment à Magdebourg, sans avoir aucun autre commandement ni aucune autre affaire. Une inspection d'infanterie lui aurait convenu de droit; il aurait pu diriger avec distinction une inspection de cavalerie, car il était un des plus hardis cavaliers de la monarchie. Mais tout cela aurait été contre l'esprit de la conduite des affaires. À un jeune prince un peu turbulent et léger, on ne pouvait rien confier, même pas la surveillance éloignée qu'exerçait un général inspecteur sur ses régiments. Il est vrai qu'on lui avait confié à la guerre une brigade, c'est-à-dire la vie de milliers d'hommes; mais les gens pensaient moins à cela qu'à ce qu'il eût à bien recevoir les commandements du commandant de la ligne dans une bataille. Il aurait été encore plus inusité d'en faire un cavalier. Il n'y avait donc aucun moyen, dans la monarchie prussienne, d'utiliser ou d'occuper d'une manière quelconque un jeune prince aussi distingué.