Bonne enfant, comme il n'est jamais permis de mentir, je vous dirai que je ne puis dire du bien de ma pauvre santé. Je ne me reconnais pas. Je n'existe plus qu'autant que je parle et que j'écris. C'est assez si je puis aller ainsi jusqu'au bout. Espérons que le voyage de retour me rendra tout ce que le séjour d'ici m'a fait perdre. Merci, petite amie, pour tout ce que vous me dites d'aimable à ce sujet. Mon cœur en est pénétré et ne l'oubliera jamais. Bien des choses à madame et à mademoiselle de G., ainsi qu'à tout le reste de votre société.

Saint-Pétersbourg, 21 mars/2 avril 1805.

Vos promenades en voiture et surtout à pied, chère aimable enfant, m'ont fait grand plaisir. Il faut profiter de la belle saison, d'autant plus que le mois où nous entrons et presque toujours le mois suivant ne sont pas les plus agréables à Berlin. Nous avons présentement de belles journées à notre tour; mais les rivières, les canaux ont encore pris et couverts de neige; et la glace qui se fond lentement dans les rues ne permet presque de promenades qu'en voiture ou en petite troïka, qui peu à peu remplace le traîneau.

On donne ici, depuis quelque temps, des concerts célèbres. C'est une passion presque générale chez les grands d'ici. J'ai entendu parler d'un Anglais (dont je n'ose estropier le nom, car je ne l'ai lu nulle part) qui joue parfaitement le clavecin, et qu'on met au-dessus de Clémenti. Cela se pourrait. Mais je doute fort qu'il ait la sensibilité et l'âme de ce dernier. Chère petite amie, il y a des siècles que vous ne m'avez pas dit un seul mot sur vos progrès dans ce talent précieux. C'est apparemment pour préparer une surprise à votre ancien bon ami, lorsqu'il sera de retour.

Le bon tuteur a espéré trouver sa jolie rose dans une de vos lettres. Malgré sa longue et ennuyeuse maladie, je suis sur qu'à cette vue, de charmants vers eussent exprimé sa joie et sa tendre reconnaissance. Mon Dieu! chère enfant, il mérite bien tous ces soins de votre part! C'est pour vous qu'il n'a presque qu'un œil pour regarder vos ouvrages!

Je suis bien charmé aussi, bonne enfant, que l'angélique maman dîne souvent chez sa Dorothée. C'est une occasion très agréable d'entendre mille propos obligeants, d'observer mille traits de bonté, d'apprendre tout plein de choses, dont son esprit s'est enrichi et qui acquièrent des charmes inexprimables en passant par son cœur.

Oui, chère petite amie, c'est la vieille maxime de votre bon ami. La tête doit penser, mais c'est par le cœur qu'elle doit transmettre ses pensées. Le cœur doit sentir, mais c'est avec la tête qu'il doit perfectionner et conduire ses sentiments.

Adieu, chère bonne enfant. Voici le tuteur qui entre chez moi et qui vous dit mille tendresses. Il vous prie aussi de présenter ses hommages à l'adorable maman et de dire bien des choses de sa part à votre excellente amie.

Votre

P.