… Vivant en Allemagne, il est très difficile, bonne enfant, de se défendre des germanismes qui se glissent, malgré nous, dans la langue française. Observez toujours la bonne amie et ne vous écartez pas de ses expressions. Je ne sais quels sont vos progrès en allemand et en anglais; mais il parait que vous parlez le français de préférence. Il faut parler, du moins, ce qu'on a choisi pour sa langue le plus correctement qu'il est possible.

Et les huîtres? et le Champagne qui a dû pétiller de suite? Tandis que vous nagez dans un délire, petite amie, n'oubliez pas le bon tuteur et votre vieil ami qui font tête-à-tête un premier dîner d'auberge, où c'est un prodige si l'on attrape un morceau de bouilli mangeable et où de tant de poissons délicats dont on abonde en Russie, on vous sert du brochet et de l'anguille. Un peu de saumon ne s'obtient que par hasard et après des négociations, ou bien il faut le payer à part.—Voilà donc la belle maison de M. de Massow achetée et vous voilà chez vous à Berlin, dans toute la rigueur du mot. Je suis charmé du joli cabinet que vous allez avoir. Vous le meublerez avec goût, et par conséquent avec simplicité et sans le surcharger. L'exemple de maman surtout peut vous guider. Je me fais une fête d'aller vous y rendre visite, y admirer l'arrangement, l'ordre, la propreté, si le sort me ramène sain et sauf jusqu'à Berlin.—La reprise de vos leçons du soir vous a fait grand plaisir, chère enfant, et à moi aussi, infiniment. Mais je viens d'apprendre par M. de Gœckingk, que vers la fin du mois de mai prochain, sa famille partira pour la campagne où l'on doit tout préparer pour la noce de mademoiselle Wilhelmine. Cette perte vous sera fort sensible ainsi qu'à la bonne amie. C'est un vide qu'on ne remplacera point.—Madame Herz a gagné en jouant avec vous au piquet! Je trouve cela fort naturel, chère enfant. Elle doit savoir mieux écarter, mieux choisir ses suites et réussir à mettre quatre choses ensemble mieux que vous. Avez-vous continué, du moins de temps en temps, les échecs? le jeu n'est sans doute pas pour votre âge, mais vous qui avez tant de dispositions pour la géométrie vous pourriez, peu à peu, vous accoutumer à ce jeu, qui apprend surtout à ne jamais faire un pas sans réfléchir et sans regarder tout autour de soi pour en prévoir les suites.—Dites, je vous prie, bien des choses de ma part à madame Herz. Adieu, chère aimable petite amie. Ne manquez pas de me donner es nouvelles exactes de la santé de notre excellente amie. Elle souffrait d'un affreux mal de tête le 2 du courant. Elle me le mande en deux lignes. Un post-scriptum de votre main eût pu me tranquilliser. Le bon tuteur vous embrasse très tendrement. Il se porte bien et la saison lui permet de faire des courses qui finiront par le rétablir tout à fait. Je voudrais pouvoir en dire autant pour mon compte. Mais cela n'ira pas si vite. Adieu, chère enfant, votre cabinet donne-t-il sur la rue ou sur la cour? car on me dit que la cour est très vaste, mais pas une toise de jardin. Aimez toujours votre ancien ami qui vous chérit de tout son cœur.

P.

Saint-Pétersbourg, 18/30 avril 1805.

Lorsque vous aurez lu la vie de Marie Stuart, chère petite amie, vous aurez la bonté de me rendre vos réflexions sur le malheureux sort de cette princesse qui semblait avoir été formée par la nature et par la fortune à tout ce que nous appelons bonheur véritable sur la terre, sans compter ce bonheur factice qui est pourtant aussi quelque chose parmi les hommes.

La bonne Frau Pauline s'en retourne à Prague. Mais n'ira-t-elle pas du tout aux eaux, à la campagne, de cette année?—Je vous félicite, petite amie, de la jolie robe que vous a faite madame Aglaé.—Il faut aussi des robes comme il faut des fracs et des habits. Hélas! les miens commencent à m'en avertir. Je fais la sourde oreille, chère enfant, mais ils crient plus fort que je ne voudrais; et cependant je tiens ferme et tant que je suis ici, où tout est d'une extrême cherté, je les ferai aller. Adieu, chère enfant. Le bon tuteur vous rend mille embrassements pour un. Dites tout plein de belles choses à mademoiselle Julie, à toute la société. Adieu.

Votre

P.

Saint-Pétersbourg, 22 avril/3 mai.

Tandis que je vous écris, chère petite amie, il neige ici comme il n'a pas neigé en décembre. Si cela dure deux heures encore, les traîneaux vont reparaître pour la troisième fois et nous ne saurons que par l'almanach que nous sommes au mois de mai.—Merci, bonne enfant, de ce que vous me mandez sur vos efforts dans l'étude de la musique. Vous faites en même temps une exclamation qui m'a fait bien rire: quelle patience il faut, dites-vous, pour apprendre?—Jugez, chère enfant, de celle qu'il faut avoir pour enseigner! Un bon esprit, et surtout un bon cœur n'oubliera jamais cette deuxième partie que j'ajoute à votre réflexion. À l'heure qu'il est les violettes sont arrivées, elles ont été admirées et accueillies par le bon tuteur avec la plus tendre reconnaissance. Je suis charmé, bonne amie, que vous ayez commencé à lire quelque chose de la vie de l'infortunée Marie Stuart. C'est une histoire bien intéressante et capable d'instruire toutes les jeunes personnes de votre sexe et de votre rang, pour qui la nature et la fortune ont tout fait. En comparant l'enfance, la jeunesse de cette Reine avec sa fin tragique, en suivant la marche et les progrès de ses défauts jusqu'à ses crimes et à ses malheurs, on apprendrait à se vaincre, à se modérer, à réfléchir, et surtout à ne se point livrer au sentiment s'il n'est pas approuvé par la raison. Adieu, chère aimable enfant. Bien des choses à madame Herz, etc., etc. Encore une fois adieu, chère petite amie; le bon tuteur vous embrasse. Il est bien triste de tout ce qui vous arrive et qui retarde son retour. Oh! quand vous saurez tout ce que cet homme respectable a dû souffrir ici!—Aimez votre bon ami, comme il vous aime et comme il vous aimera toute sa vie.