On a beaucoup parlé de Garibaldi et de ses volontaires; les journaux ont retenti pendant quatre mois des événements qui se sont accomplis en Sicile et en Italie. Pour les uns, le célèbre Niçois est un aventurier, un écumeur de mer, un Walker de la pire espèce; ses compagnons un amas de bandits, de flibustiers, rebut de la société des quatre parties du monde. Pour les autres, l'ancien défenseur de Rome est un héros, une figure prise dans le livre de Plutarque, presque un nouveau Messie entouré d'une phalange de martyrs et de libérateurs. Mais il y a un point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur l'intégrité et le désintéressement de l'ermite de Caprera.
J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi que j'ai connu dans la Plata, à l'époque où il commençait la vie aventureuse qui l'a mené jusqu'à la conquête d'un royaume; et aborder à ce propos les considérations historiques et politiques auxquelles on est naturellement si enclin à se laisser entraîner: j'avais aussi ma petite brochure dans la tête et ma petite solution dans la poche. Mais je me suis rappelé heureusement à temps le vers du Bonhomme, et me suis souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma palette.
Je me suis donc résigné à écrire les faits dont j'ai été témoin, comme je les aurais dessinés, cherchant à reproduire leur côté pittoresque sans blesser personne. Peut-être ces simples esquisses recueillies à la hâte par un artiste qui depuis vingt ans a assisté, soit comme correspondant de nos premières feuilles, soit comme peintre officiel de la marine, à tous les grands événements contemporains, auront-elles leur enseignement et leur utilité. C'est tout ce que j'espère, tout ce que je désire pour ce petit livre.
H. DURAND-BRAGER.
Paris, janvier 1861.
I
Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages fertiles qui s'étendent de Trapani à Girgenti. Fortifiée jadis, comme presque toutes les villes de la Sicile, elle a conservé ses murs et ses remparts moyen âge; mais, débordant sa ceinture, elle a fini par s'étendre en dehors des anciens fossés. Le faubourg, qui relie la ville au port, est presque moderne. Il y a un siècle, environ, le port de Marsala était à peu près sûr, et des navires d'un fort tonnage pouvaient y venir chercher abri. L'indifférence du gouvernement l'a laissé combler presque entièrement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux ont, de nos jours, de la peine à y mouiller. La jetée qui le ferme est elle-même dans le plus triste état, et chaque nouvelle tempête enlève une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilomètre du port à la ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants établissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est là que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne, la maison Florio, représente le commerce italien. Sur la gauche s'élève le Monte di Trapani, couronné par son ancien château et sa vieille ville, séjour de la colonie albanaise, dont les membres ont continué de vivre entre eux et pour eux, sans jamais se mêler ou s'allier au reste de la population.