VI

Trois jours après, une frégate sarde arrivait au Faro, et restant sous vapeur, communiquait avec le général Garibaldi. Ensuite elle venait au mouillage dans le port de Messine. C'était le Victor-Emmanuel. Le même soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces allées et venues excitaient vivement la curiosité générale. Le lendemain, on apprenait avec étonnement que le général Garibaldi s'était embarqué dans la nuit sur le Washington, dont tout le monde ignorait la destination; et on lisait une proclamation rédigée à peu près en ces termes: «Le général en chef Dictateur, étant obligé de s'absenter momentanément, laisse au général Sertori le commandement des forces de terre et de mer.» Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant à l'armée et à la population connaissance de ce décret et ajoutant qu'il espérait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer à faire son devoir. C'est à cette époque que les troubles de Bronte éclatèrent. Plusieurs assassinats et de honteuses scènes de pillage, provoqués par les montagnards, obligèrent d'en venir à une répression énergique. Le général Bixio fut dirigé sur ce point. Il fit saisir une vingtaine des principaux émeutiers qui passèrent immédiatement devant un conseil de guerre et furent fusillés séance tenante. Puis il vint à Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.

Pendant que ces événements se passaient au Faro, la ville de Messine, métamorphosée en grande caserne, tâchait de faire contre fortune bon coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illuminés et embanniérés que dans les premiers jours, avaient presque un air d'allégresse.

Les manifestations continuaient, soit dans les églises, soit sur des places publiques. Les statues de François II et de son père avaient éprouvé le même sort qu'à Palerme. Une fois la nuit arrivée, il n'y avait plus guère que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-là, quelques soldats napolitains attardés dans leurs provisions, ou quelques officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec armes et bagages. Quelques-uns des corps campés au Faro avaient reçu l'ordre de rentrer en ville.

Cependant la mésintelligence commençait à se mettre pour tout de bon entre les lignes de factionnaires opposées sur le champ de manoeuvres de Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups de fusil.

Mais en ville, une fois le sac à terre et le fusil mis de côté, on continuait à vivre à peu près en bonne intelligence.

Les échos d'alentour se réjouissaient aux sons des airs guerriers que soufflaient à outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du général Clary exécutaient journellement sur la plage entre la citadelle et le fort San-Salvador. L'artillerie attelée y manoeuvrait grand train, à côté des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on leur eût conservé ce petit espace pour se dégourdir les jambes et ne pas perdre l'habitude du pas gymnastique.

Quand les parades étaient finies, les guerriers mettant bas la veste, endossaient la blouse, et labouraient intrépidement un long chemin couvert ou, plutôt, une longue tranchée qui reliait la citadelle à San-Salvador.