Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de Garibaldi, exténués par une navigation de huit jours, entassés sur leurs navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumâtre du bord. C'était à qui se détendrait les bras et les jambes pour s'assurer qu'il ne les avait pas perdus à bord dans l'engourdissement causé par l'agglomération de tant d'hommes sur le pont des navires.

Cependant, avant l'entrée de Garibaldi dans Marsala, le télégraphe avait signalé à Trapani l'arrivée de deux bâtiments sans pavillon, puis leur entrée dans le port, puis le commencement du débarquement des volontaires. Il s'était arrêté là.

A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens s'étaient immédiatement répandus partout. L'employé du télégraphe avait décampé au plus vite, laissant son collègue de Trapani lui faire, mais en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a généralement un peu de tout. Il fallait un agent télégraphique: on en trouva un immédiatement. Lire la dépêche commencée, fut pour lui peu de chose; traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.

Mais que répondre? On fut immédiatement consulter un chef; les uns disent que ce fut le général Garibaldi lui-même. Toujours est-il que l'on donna l'ordre à l'employé télégraphique improvisé de signaler à Trapani: «Fausse alerte. Les navires qui débarquent contiennent des recrues anglaises se rendant à Malte.» Il était urgent, en effet, de dérouter, ne fût-ce que pour quelques heures, les autorités militaires de Trapani qui pouvaient lancer immédiatement sur les flancs de la petite colonne libératrice un corps de troupes de deux ou trois mille hommes.

La réponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on peut la traduire ainsi: «Vous êtes un imbécile de vous être trompé.»

Le peu de temps que les volontaires séjournèrent à Marsala dut être laborieusement employé. Changement de municipalité; organisation de la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir à tout cela. Des pavillons aux couleurs nationales furent improvisés et arborés partout. Les étoffes rouges de la ville mises en réquisition servirent à confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine que possible.

Le soir même, suivant les ordres du général, une avant-garde se lançait sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de l'armée devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire étape à Rambingallo.

La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille, dont les habitants rentraient ordinairement chez eux à la nuit tombante, abandonnant leurs rues et leurs places à des multitudes de rats de catégories variées, dut se trouver complétement abasourdie en entendant les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur les dalles de pierre qui pavent toutes les cités italiennes.

Quelques cris de Viva Garibaldi! s'échappant de fenêtres discrètes, venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais l'on eût toujours été fort embarrassé de dire précisément d'où ils partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on accablait la petite armée libératrice, ils n'ont, je crois, jamais existé que dans l'imagination des conteurs. C'eût été trop oser. Les agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), étaient trop redoutés dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus légère et la plus inconséquente se permît une démonstration aussi sympathique à l'endroit de la liberté nationale.

C'était un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans l'intérieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le retrouverons d'ailleurs à Palerme, et nous aurons occasion d'en parler longuement.