Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inouï: la première, la mauvaise volonté; la deuxième, c'est que la frégate le Borbone, qui devait se sentir mal à son aise depuis son premier engagement avec le Faro où elle avait abusé du pavillon français, put regarder comme un acte agressif contre elle-même l'appareillage des bâtiments français. Ceux-ci en effet, étant venus mouiller très-près des batteries, pouvaient lui donner à supposer qu'ils étaient peu disposés à souffrir une nouvelle attaque et prêts même à lui demander satisfaction. Dans ce cas, ce qu'elle avait de mieux à faire était évidemment de filer le plus rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit.

Le même matin, deux heures environ avant l'affaire du Borbone et des batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes napolitains et les avant-gardes du général Garibaldi.

Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers; malgré les avantages de leur position, les royaux durent, après une fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis, force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni. Le feu cessait vers les neuf heures du matin.

A partir de la même heure, l'armée nationale, au fur et à mesure que les troupes arrivaient, était dirigée par Garibaldi de manière à prolonger, par la droite, la gauche de l'armée napolitaine en contournant, par des sommets plus élevés, les positions militaires occupées par les deux divisions des généraux Melendez et Briganti.

Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et cavalerie. Depuis longtemps déjà, cette armée était campée au même endroit et y avait accumulé de grands moyens de résistance. Elle occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite à un télégraphe et ayant son front défendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa communication avec le fort de Pezzo.

Pendant que les deux brigades commandées par le Dictateur exécutaient leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, après l'affaire de Solano, avaient rapidement continué leur marche, commençaient à montrer leurs éclaireurs sur les sommets des plateaux en arrière de l'armée napolitaine. On aperçut bientôt leurs têtes de colonnes; puis, on vit ces troupes opérer le mouvement contraire à celui du général Garibaldi, c'est-à-dire s'étendre sur sa droite en prolongeant les derrières de l'armée napolitaine de manière à la cerner tout à fait et à lui couper la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.

Après des efforts inouïs, les artilleurs de l'armée de Garibaldi étaient venus à bout de hisser sur la montagne, à force de bras et par des chemins épouvantables, quatre pièces d'artillerie. Pendant que ces diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp sans faire un seul mouvement ni défensif ni offensif. Leurs pièces en batterie restaient silencieuses, même en voyant les chasseurs de Menotti venir en éclaireurs jusqu'à deux cents mètres de leur camp. A trois heures de l'après-midi, le tour était fait et les Napolitains complètement isolés et coupés de leur base d'opération et de retraite.

Insensiblement les lignes de l'armée indépendante se resserrèrent. Il n'y avait plus à hésiter pour l'armée royale. Après s'être laissé tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des généraux.

Malheureusement pour elles, là comme presque partout, les troupes royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins dangereux, de décamper au plus vite et dans toutes les directions, abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.

Ce fut une débandade inouïe, une fuite insensée que rien ne pouvait arrêter.