Deux jours avant, le roi François II, quittant sa capitale, avait pris la route de Capoue, décidé à se renfermer dans Gaëte avec les troupes qui lui resteraient fidèles et à y résister aussi longtemps que faire se pourrait. On sait que cette seconde période de la guerre de l'indépendance a été autrement honorable pour l'armée royale que les honteux désastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio, sont venus s'inscrire sur les pages de l'histoire.
Ici une marche rétrograde est nécessaire pour établir les faits au moment où le Dictateur entrant à Naples réalise la première partie des projets qu'il a annoncés sur l'Italie. En repassant par Salerne, Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement débarqués, de volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se joindre à l'armée libérale; les populations en émoi, comme dans tous pays le lendemain de révolution, ont organisé partout leurs gardes civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux, remplacés à la hâte, administrent provisoirement au nom du Dictateur aussi bien qu'ils le peuvent, et tâchent, par des réquisitions d'approvisionnements de toute espèce, de suppléer au défaut d'argent qui se fait surtout sentir dans l'armée indépendante.
De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus, s'en retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs officiers, décidés à servir leur patrie, et plus militaires que leurs soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service et être casés dans l'armée méridionale. On aperçoit partout de nombreux placards, imprimés qui sait où, probablement en Piémont, et sur lesquels se lisent en grosses lettres d'une encre très-noire: Annexion et Victor-Emmanuel! Dans beaucoup d'endroits ces pancartes ont un si maigre succès qu'elles disparaissent promptement. Dans les campagnes, les populations ébouriffées ont aussi, comme partout en pareille circonstance, abandonné leurs champs et laissé leur bétail se promener à l'aventure, pour venir, massés à l'entrée de leurs villages, ou groupés sur les grandes routes, politiquer et se raconter les uns aux autres les batailles les plus incroyables, les nouvelles les plus bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes, c'est à peu près la même chose, peut-être pis, le soldat citoyen envahit tout; il n'y a plus de boutiquiers, il n'y a plus que des braves tout prêts à se lever comme un seul homme pour la défense de l'ordre et de la liberté attendue depuis si longtemps.
Au Faro, de l'autre côté du détroit, tout paraît triste et désert, plus de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil, chantant à la lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre, mangeant ce qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau saumâtre, prenant enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donné il leur soit permis de verser leur sang pour la liberté de la patrie. A peine quelques canonniers, restés pour le service des batteries, promènent-ils de çà de là, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu suivre leurs camarades. Cette longue plage, qui du Faro s'étend jusqu'à Messine, n'est plus animée que par quelques barques de pécheurs d'espadons qui sillonnent rapidement le détroit. Enfin le calme est redevenu si général que tout le monde, jusqu'aux canons, a l'air de sommeiller.
Seule la citadelle de Messine, persistant à montrer toujours ses longues dents noires à travers les déchiquetures de son parapet, a un tel air de mauvaise humeur que Belzébuth en prendrait les armes. Heureusement les citadins messinois, presque complètement rassurés sur les horreurs d'un bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et ne craignent même pas de regarder en face la citadelle en affirmant d'un grand air de dédain que si tôt ou tard cette bicoque ne veut pas amener son pavillon, on saura bien, ventre-saint-gris! l'y contraindre. Alors, impitoyablement démolie et rasée, on en labourera le sol, on y sèmera du sel, enfin on en fera une superbe promenade où le sable régnera en maître absolu; ce qui fait qu'à l'avenir, la ville sera certaine de ne plus encourir de châtiments aussi sévères que ceux de 1848.
Les rues de la ville, désertes de soldats nationaux, ont retrouvé leur aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques s'y promènent à l'aise, en compagnie de leurs fusils.
A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et tous les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et s'abattre en battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui avoisinent l'entrée de l'isthme. Dans l'intérieur de l'île, une grande partie de la population s'imagine toujours que la liberté, c'est le droit pour chacun de faire ce qui lui plaît, de prendre ce que bon lui semble. Exemple les événements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal de travers, et le besoin de gendarmes se fait-il généralement sentir.
Les bandes d'honnêtes bandits qui courent les montagnes rendent les communications assez peu sûres, et les pancartes votant pour Victor-Emmanuel sont à l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi galantuomo agisse comme la liberté, en laissant faire ce qu'on veut. A cette condition, tous les Siciliens consentiront à être Piémontais, c'est-à-dire Italiens, car encore veulent-ils rester Siciliens, avoir, avant tout, leur petit gouvernement à part, leur petit sénat, leurs petits ministres. Ils tiendraient moins à avoir une petite armée.
Somme toute, Palerme a complètement fait disparaître ses barricades; comme Messine, elle a quitté son air guerrier; plus heureuse que sa rivale, aucune citadelle ne l'empêche de dormir. Si Alexandre Dumas n'habite plus le palais, il y a à sa place presque un vice-roi. La garnison piémontaise, assez peu choyée, a été casernée aux Quatro-Venti, où le grand air lui est plus sain que celui de la ville.
A Alcamo, une croix a été élevée sur les victimes de la guerre. A Calatafimi, un cicerone fait déjà sa fortune en racontant aux touristes les détails véridiques du combat de Calatafimi et du débarquement à Marsala. Enfin, depuis que le Lombardo a été renfloué et ramené à Palerme, on se demande si les événements passés ne sont point un rêve, et à la Pointe-aux-Blagueurs, il n'y a pas de jours que l'histoire du débarquement ne soit racontée six fois au moins. Quant au padre capucin dont il est question dans le premier chapitre, les mauvaises langues prétendent qu'après s'être battu comme un Bayard et avoir rossé l'ennemi comme un Duguesclin à Calatafimi, à Parco, à Palerme, à Milazzo, à Reggio et autres lieux; après être entré triomphalement couvert de fleurs et couronné dans la bonne ville de Naples, il est piteusement revenu un beau matin, licencié parle souverain de son choix avec bon nombre de ses frères d'armes!