Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait à Calatafimi, où les blessés avaient été déjà transportés dans la nuit; et, vers l'après-midi, l'avant-garde marchait sur Alcamo, où l'armée la rejoignait le lendemain 17.
En arrivant à Alcamo, un triste spectacle attendait les volontaires. Les picchiotti suivant leurs moeurs et leurs usages sauvages, avaient ramassé les corps des Napolitains tués la veille, et les avaient jetés dans un champ pour les voir manger par les chiens et les oiseaux de proie. Leurs factionnaires veillaient ce charnier, de peur que quelque âme charitable ne vînt les ensevelir. Il fallut l'arrivée du général Garibaldi pour réprimer cet acte de féroce barbarie, et faire donner la sépulture à ces malheureux. «Certes, disait un picchiotti, le général Garibaldi a raison, mais il ne sait pas tout ce que nous avons souffert de cette race maudite; nous ne rendons que barbarie pour barbarie.» Il est triste de penser qu'il disait peut-être la vérité.
C'est à Alcamo que le mouvement révolutionnaire commença véritablement à se dessiner. De nombreux messagers arrivaient à tout moment au général Garibaldi, lui promettant des secours, et lui apportant l'assurance d'un concours sympathique et vigoureux. Partout les anciennes autorités étaient chassées et remplacées par les hommes du mouvement. Les gens de Maniscalco s'éclipsaient, et, avec eux, disparaissait une partie de cette crainte et de cette torpeur qui pesaient sur toutes les classes siciliennes. Le clergé, vigoureusement lancé dans la voie des réformes, employait son ascendant pour entraîner les populations et les disposer à l'action. Quelle différence, déjà, entre ce que l'on appelait la poignée d'aventuriers débarqués à Marsala et les volontaires victorieux de Calatafimi! Ainsi marchent toutes choses: le succès avait transformé les flibustiers de Marsala en armée nationale.
Ce fut aussi à Alcamo qu'un semblant d'intendance commença à s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant à celui des finances, il resta le même jusqu'à Palerme, et même longtemps après la prise de cette ville. Qui ne connaît cette heureuse lithographie de Raffet qu'accompagne cet adage: «Avec du fer et du pain on peut aller en Chine?» Garibaldi disait: «Avec du fer et du pain on conquiert sa liberté!» Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout, l'exemple d'un désintéressement sans bornes et d'une sobriété à toute épreuve. D'ailleurs, l'argent eût servi à peu de chose: il n'y avait rien à acheter.
Un événement assez curieux s'était passé à Calatafimi, au moment de l'entrée de Garibaldi. Un jeune cordelier, à la figure intelligente et enthousiaste, s'était élancé vers le général, et, en lui donnant l'accolade, lui avait tenu à peu près ce langage: «Frère, tu es le sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberté; mais cette liberté, tu nous l'apportes flétrie d'une excommunication. Tu es chrétien, nous sommes chrétiens, tu nous commandes: pourquoi rester sous le coup de cette bulle? Attends un instant. J'entre à l'église, je vais préparer ce qu'il faut, et, là, devant Dieu et les hommes, je te releverai de cet anathème maladroit, et rendrai à Dieu ce qui est à Dieu.» Aussitôt dit aussitôt fait. Le padre Pantaleone (c'était son nom) entre à l'église; Garibaldi continue son chemin; mais, rejoint bientôt par celui qui devait être plus tard son aumônier particulier, il se laissa faire, et le diable lancé à ses trousses fut exorcisé par le cordelier.
On peut dire bien des choses à propos de cette anecdote; quant à moi, je n'en garantis que la scrupuleuse véracité.
Le 18, la petite armée, bien réorganisée, arrivait à Rena, après une rude étape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la route, des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient rallié la colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur les flancs ou en arrière. Il craignait avec raison le désordre que pourraient apporter dans une attaque l'inexpérience et souvent même la frayeur de ces soldats improvisés. Il avait promptement jugé leur valeur, et les regardait dans une action comme un embarras plutôt que comme une aide. Cependant leur présence autour de l'armée garantissait de toute surprise, et leur feu pouvait gêner et même embarrasser les tentatives de l'armée royale. Leurs tirailleurs éclairaient de fait toute la marche. On passa la journée du 19 à Rena, et, dans l'après-midi, les picchiotti, soutenus par quelques avant-postes de l'armée régulière, attaquèrent Ensiti évacué incontinent par une petite arrière-garde napolitaine qui l'occupait.
Plus on avançait, et plus on rencontrait de sympathies pour la cause libérale. Les picchiotti commençaient à se réunir en grand nombre et à marcher moins isolément. Une partie fut enrégimentée tant bien que mal, et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait le surlendemain payer de sa vie l'honneur que lui faisaient ses compatriotes. On leur assigna leurs postes de combat à l'avant-garde et à l'arrière-garde.
Partie dans la nuit du 19, l'armée venait s'arrêter le 20 à Piappo ou Misere-Canone. Là, le général Garibaldi eut de nouveaux renseignements sur les opérations de l'armée napolitaine. Elle s'était concentrée aux abords de Palerme, et occupait les crêtes des montagnes voisines. Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, s'étaient lancées sur la route de Palerme à Trapani et Marsala, ainsi que sur celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il leur était arrivé des renforts et un général envoyé par la cour de Naples. Une nouvelle rencontre était donc imminente, et cette pensée ne fit qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant entrevoir un nouveau succès. Le régiment des picchiotti partit le soir même. Il devait marcher sur le flanc de l'armée, qui s'acheminait elle-même vers Palerme. On avançait avec précaution, prenant garde aux surprises. On était déjà arrivé à quelques milles de San-Martino lorsqu'une vive fusillade se fit entendre. C'était un engagement des picchiotti avec l'ennemi. Abordés par les troupes royales, ils plièrent d'abord sous le choc; mais, valeureusement ramenés au feu par leur colonel et quelques officiers dévoués, ils reprirent l'offensive, et, à leur tour, arrêtèrent la marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne fut plus alors qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures, et finit sans résultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino Pilo fut frappé à mort au milieu de l'engagement. C'était une grande perte, car il était aimé et avait beaucoup d'empire sur ces bandes indisciplinées. Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la matinée.
L'armée libératrice avait fait halte, prête à se porter au secours des picchiotti. Sans doute, pendant ce laps de temps, des nouvelles importantes parvinrent au général Garibaldi; car, faisant volte-face, il revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route de Rena à Parco. Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par torrents, et la nuit était tellement obscure, que les hommes se distinguaient à peine eux-mêmes. La route, défoncée, arrêtait à chaque instant la marche de l'artillerie, et les chevaux refusaient d'avancer. Il fallut porter les pièces à dos, laissant les affûts seuls attelés. Les troupes n'avaient pas mangé et étaient harassées par cette longue et pénible étape à travers les montagnes. Dans cette triste nuit, leur persévérance fut mise à une rude épreuve. Enfin, le 22, au petit jour, on arrivait sur le mont Calvaire, et on y prenait le bivouac de grand coeur. La pluie avait cessé; un beau soleil fit bientôt oublier aux volontaires les fatigues de la nuit.