Une des conséquences de la théorie sur l'origine providentielle de la passion est cet axiome romanesque, que l'amour égalise les rangs. C'est la société seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans nos puériles combinaisons. D'où il faut conclure que, dans ce travail providentiel qui prédestine les âmes les unes aux autres, il n'est tenu aucun compte des degrés de la hiérarchie sociale où le hasard et le préjugé distribueront ces âmes à leur entrée dans la vie. Il y a égalité devant Dieu, il y aura égalité dans l'amour, qui est son oeuvre. Et l'on verra toutes ces nobles héroïnes, Valentine de Raimbault, Marcelle de Blanchemont, Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller chercher leur idéal sous la blouse du paysan ou la veste de l'ouvrier, jalouses de relever leurs frères abaissés et de remettre chacun d'eux à sa vraie place. Ainsi se font les mariages d'âmes, d'une extrémité à l'autre de l'échelle sociale, dans le monde des romans de Mme Sand. Elle se plaît, dans les jeux de son imagination, à rapprocher les conditions et à préparer (elle le croit du moins) la fusion des castes par l'amour.
Qu'y a-t-il de vrai dans cette idée? L'amour égalise-t-il les rangs dans la vie comme dans le roman? C'est une de ces questions délicates qui n'admettent pas de réponse absolue, et que d'autres juges que les hommes pourraient seuls éclairer avec leurs instincts et leurs fines inductions. Si j'en crois quelques témoignages, cette idée de Mme Sand séduirait beaucoup l'imagination des femmes. Il y a, en effet, dans le coeur de chacune d'elles, une tendance au dévouement dans l'amour, une sorte d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'idée d'une lutte généreuse avec les disgrâces imméritées de la société ou de la fortune. Quelle âme féminine résisterait, en imagination au moins, au plaisir de relever une grande intelligence refoulée dans l'ombre, un coeur vaillant égaré, par les hasards d'un sort contraire, dans les rangs obscurs de la vie? Mais cet héroïsme va-t-il au delà du rêve? Une femme née dans un rang élevé, entourée de ce luxe et de cet éclat qui sont comme le cadre naturel des hautes existences sociales, pourra-t-elle, de cette région où elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble déclassé qu'elle doit remettre à son vrai niveau? Et si par un hasard miraculeux elle le découvre, les circonstances se feront-elles assez les complices de son désir pour rapprocher ces deux coeurs entre lesquels le monde met des intervalles plus infranchissables que l'Océan avec ses abîmes, que le désert avec ses immensités? Je suppose ces obstacles vaincus et les deux âmes mises en contact l'une avec l'autre par une destinée propice, tout sera-t-il dit pour cela, et ne verra-t-on pas s'élever tout à coup, par le seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles imprévus et cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il à cette délicate épreuve de l'intimité familière? Songez que, de ces deux âmes, l'une apporte cette indélébile habitude de manières, de langage et de ton, qui est devenue pour elle une seconde nature plus nécessaire que la première. Songez que l'autre vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur ne rachète pas ces inexpériences de la vie sociale, ces ignorances qui ne sont sublimes que dans les livres. Il faut au moins que la culture intellectuelle et des instincts particulièrement délicats viennent combler ces abîmes où l'amour, cruellement désappointé, risquerait fort de s'engloutir. Sans doute, l'amour ne consulte pas les règles de la hiérarchie sociale; mais il sera difficile d'admettre que ces règles soient absolument interverties. Et, pour préciser ma pensée, j'accorde à Mme Sand qu'Edmée puisse aimer Mauprat: il est de sa famille et, après quelques années de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la dernière Aldini laisse son imagination d'abord, son coeur ensuite, s'éprendre de Lélio: c'est un artiste célèbre, un esprit charmant, un noble coeur; que Valentine enfin pardonne à Bénédict quelques rudesses de manières: c'est une sorte de génie, inculte seulement à la surface, plein d'éloquence naturelle et d'idées fortes. Mais je doute que les grandes dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent aimer, ailleurs que dans les romans, les unes un gondolier ignare, les autres un ouvrier illettré; surtout que, si elles ont eu le vertige de ces amours disproportionnés, elles poussent l'imprudence au delà, et qu'elles rêvent des unions plus impossibles que leur amour. En tout ceci je ne fais qu'exprimer des doutes et marquer des nuances. Je pose des questions, je me garderai bien de les résoudre. Qui oserait, sans folie, affirmer qu'il y a quelque chose que l'amour ne puisse pas faire? Mais alors c'est à titre d'exception.
Nous avons indiqué la théorie de l'amour dans Mme Sand, si pourtant ce n'est pas forcer le sens des mots que de voir une théorie dans ces inspirations ardentes d'une sensibilité sans règle. Et malgré tout, en dépit des plus justes critiques, il est difficile de ne pas subir le charme. Il faut tenir sa raison bien en garde pour l'empêcher d'être entraînée. Jamais on n'a porté une candeur plus éloquente dans le paradoxe, ni une loyauté plus enthousiaste dans l'erreur. Et puis, quelle injustice ce serait de ne voir dans Mme Sand que le peintre séduisant des égarements ou des sophismes de la passion! Comme il y a de grandes et nobles parties dans sa conception de l'amour! Quelle générosité, quelle délicate fierté, quel dévouement chevaleresque dans ses types les plus aimés! Il y a sur quelques-uns d'entre eux l'impérissable rayon de la grâce idéale. Geneviève, créature plus fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait ta vie, jusqu'au jour fatal où l'on te ravit ton bonheur en troublant ta pureté; Consuelo, ravissante et fière image de la conscience dans l'art et de l'honneur dans l'amour, chaste fille religieusement fidèle à un souvenir à travers les aventures de votre vie errante; Edmée, type envié des femmes, une des plus touchantes créations du roman moderne, douce héroïne qui avez si souvent visité les rêves des jeunes âmes enthousiastes, dans ce fantastique costume de chasse sous lequel vous vit pour la première fois votre sauvage amant, avec cet air de calme souriant, de franchise courageuse et d'inviolable honneur; et vous aussi, vous Marie, l'héroïne de la Mare au Diable, qui n'aviez pour inspirer un grand amour que votre ingénuité et qui avez vaincu avec cette arme l'âme rude d'un paysan, qui avez fait par votre désintéressement l'éducation de cette générosité ignorée d'elle-même, qui avez fait éclore par votre honte sans art la justice et le dévouement, là où le calcul régnait en maître; vous enfin, Caroline de Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus fort que la rudesse du paysan, l'implacable orgueil d'un préjugé, et qui, à force de réserve, de pudeur, de grandeur d'âme, d'héroïsme simple et modeste, avez soumis toutes les résistances, amélioré toutes les âmes, transformé autour de vous toutes les fatalités d'éducation et de race; vous toutes, vous avez su noblement et délicatement aimer, vous avez fait connaître un jour, une heure, la vraie grandeur dans l'amour vrai. Vous avez ému l'âme de plusieurs générations. Vous vivrez maintenant au milieu de ce peuple idéal que le génie crée et qui vit du souffle immortel de l'art.
La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour n'a pas été indifférente; elle a eu des conséquences d'une certaine portée. C'est par l'idée de la passion irresponsable que la lutte de Mme Sand a commencé contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette lutte s'est tout d'abord introduite dans les romans, où plus tard elle s'est fait une si large place.
Là s'est révélée une lacune qu'il serait inutile de ne pas signaler dans la nature morale de Mme Sand, tant elle s'y trahit manifestement d'elle-même. Ce qui manque à cette âme si puissante et si riche d'enthousiasme, c'est une humble qualité morale qu'elle dédaigne et qu'elle calomnie même, quand elle vient à en parler, la résignation, qui n'est pas, comme elle semble le croire, l'inerte vertu des âmes basses, pliées d'avance à tous les jougs dans une superstitieuse servilité devant la force. C'est là une fausse et dégradante résignation; la véritable procède de la conception de l'ordre universel, au prix duquel les souffrances individuelles, sans cesser d'être une occasion de mérite, cessent d'être un droit à la révolte. Que deviendrait la société si chacun, armant sa passion de la force, la jetait en guerre à travers les intérêts légitimes ou les droits contraires? Ce serait la société élémentaire selon Hobbes, la lutte de l'homme devenu un loup pour l'homme. La résignation, entendue dans son vrai sens, philosophique et chrétien, est une acceptation virile des lois morales et aussi des lois nécessaires au bon ordre des sociétés, elle est une adhésion libre à l'ordre, un sacrifice consenti par la raison d'une partie de son bien particulier et de sa liberté personnelle, non à la force ou à la tyrannie d'un caprice humain, mais aux exigences du bien général, qui ne subsiste que par l'accord des libertés individuelles et des passions réglées. Cette conception manque tout à fait à Mme Sand. Elle ne sait pas se résigner, et l'orgueil de la passion frémit dans toutes ses oeuvres, superbe et révolté.
De là ces déclamations célèbres sur les droits de l'être humain à secouer le joug des lois sociales, des lois sans pitié et sans intelligence, qui meurtrissent le coeur et violentent la liberté. De là tant de prophéties irritées et cette utopie du mariage idéal: «Je ne doute pas, s'écrie Jacques, que le mariage ne soit aboli, si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, sans enchaîner jamais la liberté de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont trop grossiers et les femmes trop lâches, pour demander une loi plus noble que la loi de fer qui les régit; à des êtres sans conscience et sans vertu il faut de lourdes chaînes.» Demander une loi, c'est bientôt dit, une loi qui affranchisse la liberté des époux sans détruire la famille que fonde le pacte de ces deux libertés. Qu'on essaye donc de la concevoir, cette loi, dans la contradiction de ses termes! À moins de conclure tout simplement à l'union libre, je défie les législateurs de l'avenir de sortir de ce dilemme: il faut que l'homme et la femme aliènent leur liberté ou que la famille périsse. Encore s'il n'y avait que l'homme et la femme, le problème serait bientôt résolu. Ils se quitteraient dès qu'ils ne s'aimeraient plus, à supposer pourtant qu'ils puissent vivre l'un sans l'autre. C'est une panacée commode à l'usage des deux époux, quand ils ont tous deux des rentes ou même quand ils n'ont rien. Mais que deviendront les enfants, sous la loi de ces mariages éphémères? Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la Sibylle, quand elle prépare dans le temple des Invisibles les décrets de l'avenir: «Oui, dit-elle, l'abandon de deux volontés qui se confondent en une seule est un miracle, car toute âme est libre en vertu d'un droit divin. Arrière donc les serments sacrilèges et les lois grossières! Laissez-leur l'idéal, et ne les attachez pas à la réalité par les chaînes de la loi. Laissez à Dieu le soin de continuer le miracle.» À merveille; mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle? Si l'enthousiasme qui a entraîné cet homme et cette femme à se donner l'un à l'autre par le pacte toujours révocable de l'amour; si cette ferveur qui les fait s'écrier à la première heure de l'amour: «Non pas seulement dans cette vie, mais dans l'éternité»; si la passion, enfin, se refroidit et disparaît, le mariage idéal cessera-t-il par là même? L'enthousiasme est une base bien fragile pour supporter la famille. Le roman de Jacques nous montre une femme qui s'est mariée dans la plénitude de sa liberté, qui a connu et pratiqué cette ferveur exigée dans le mariage idéal et qui disait, elle aussi: «Pour l'éternité». Et pourtant, après quelques années, que deviennent Fernande et la famille qu'elle a fondée? Mme Sand élude la difficulté; elle envoie aux enfants une maladie, qui les enlève, elle conseille à Jacques d'aller se tuer dans quelque gouffre ignoré, pour laisser sa femme libre d'aimer ailleurs. Fort bien, mais la réalité ne se laisse pas gouverner comme le roman. Et si les enfants s'obstinent à vivre? Et si Jacques ne veut pas mourir? Il serait trop cruel, en vérité, de recommander l'exemple de Jacques à tous les maris que leurs femmes cessent d'aimer. Quelle hécatombe!
George Sand avait-elle été coupable, dès ses premiers romans, de pareilles intentions? Elle s'en était défendue dans une réponse bien curieuse, courtoise mais vive, à M. Nisard, qui a dû être écrite vers 1836 et qui a été annexée, sous forme de post-scriptum, aux Lettres d'un Voyageur. C'est comme une apologie personnelle des romans de sa première manière et de leurs tendances: «S'il ne s'agissait pour moi que de vanité satisfaite, disait-elle au critique sévère et délicat qui s'était occupé de la partie sociale de ses oeuvres, je n'aurais que des remerciements à vous offrir, car vous accordez à la partie imaginative de mes contes beaucoup plus d'éloges qu'elle n'en mérite. Mais plus je suis touché de votre suffrage, plus il m'est impossible d'accepter votre blâme à certains égards.... Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter quatre ou cinq, entre autres Lélia, que vous mettez au nombre de mes plaidoyers contre l'institution sociale, et où je ne sache pas qu'il en soit dit un mot.... Indiana ne m'a pas semblé, non plus, lorsque je l'écrivais, pouvoir être une apologie de l'adultère. Je crois que dans ce roman (où il n'y a pas d'adultère commis, s'il m'en souvient bien) l'amant (ce roi de mes livres, comme vous l'appelez spirituellement) a un pire rôle que le mari—André n'est ni contre le mariage, ni pour l'amour adultère.—Enfin dans Valentine, dont le dénouement n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalité intervient pour empêcher la femme adultère de jouir, par un second mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre—Reste Jacques, le seul qui ait été assez heureux, je crois, pour obtenir de vous quelque attention.»
Et l'apologie, très habile, commence par l'aveu que l'artiste a pu pécher, que sa main sans expérience et sans mesure a pu tromper sa pensée, que son histoire ressemble un peu à celle de Benvenuto Cellini, qui s'arrêtait trop au détail en négligeant la forme et les proportions de l'ensemble. C'est quelque chose de semblable qui a dû lui arriver à elle-même en écrivant ce roman, et sans doute aussi tous ses autres romans se ressentent de cette hâte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se complaît à la fantaisie du moment, et qui manque le but à force de s'amuser aux moyens. Cette première excuse une fois admise, on voudra bien considérer qu'il y a en elle plus de la nature du poète que de celle du législateur, qu'elle ne se sent pas la force d'être un réformateur; qu'il lui est arrivé souvent d'écrire lois sociales à la place des vrais mots, qui eussent été les abus, les ridicules, les préjugés et les vices du temps, lesquels lui semblent appartenir de plein droit à la juridiction du roman, tout aussi bien qu'à celle de la comédie. À ceux qui lui ont demandé ce qu'elle mettrait à la place des maris, elle a répondu naïvement que c'était le mariage, de même qu'à la place des prêtres, qui ont compromis la religion, elle croit que c'est la religion qu'il faut mettre. Elle a fait peut-être une autre grande faute contre le langage, lorsque, en parlant des abus et des vices de la société, elle a dit la société; elle jure qu'elle n'a jamais songé à refaire la Charte constitutionnelle; elle n'a pas eu, d'ailleurs, l'intention qu'on lui prête de donner au monde son malheur personnel en preuve de sa thèse, faisant ainsi d'un cas privé une question sociale. Elle s'est bornée à développer des aphorismes aussi péremptoires que ceux-ci: «Le désordre des femmes est très souvent provoqué par la férocité ou l'infamie des hommes».—«Un mari qui méprise ses devoirs de gaieté de coeur, en jurant, riant et buvant, est quelquefois moins excusable que la femme qui trahit les siens en pleurant, en souffrant et en expiant.» Mais enfin quelle est sa conclusion? Évidemment cet amour qu'elle édifie et qu'elle couronne sur les ruines de l'infâme est son utopie; cet amour est grand, noble, beau, volontaire, éternel; mais cet amour, «c'est le mariage tel que l'a fait Jésus, tel que l'a expliqué saint Paul, tel encore, si vous voulez, que le chapitre VI du titre V du Code civil en exprime les devoirs réciproques». C'est, en un mot, le mariage vrai, idéal, humanitaire et chrétien à la fois, qui doit faire succéder la fidélité conjugale, le véritable repos et la véritable sainteté de la famille à l'espèce de contrat honteux et de despotisme stupide qu'a engendrés la décrépitude du monde.
Malgré tout, l'objection de fond subsiste toujours. Comment tirer un pacte irrévocable d'éléments aussi changeants, aussi fugaces que l'amour? Comment le sacrement social du mariage pourra-t-il avoir une chance quelconque de stabilité, s'il n'est que la constatation de la passion? Ne faut-il pas toujours y faire intervenir un élément plus solide, plus substantiel, ou l'honneur ou un serment social, ou un engagement religieux qui lui donne une règle et un appui? Et que deviendront, dans le péril de ces unions mobiles si facilement rompues, la faiblesse de la femme abandonnée ou celle de l'enfant trahi?
On dirait que Mme Sand elle-même a reconnu tardivement la force de l'objection. Elle s'est fort amendée dans les derniers romans. Comme exemple, voyez Valvèdre, la contre-partie de Jacques dont la conclusion logique était que le mariage tombe de soi avec l'amour. Rien n'est plus curieux que de voir le même sujet traité deux fois par un auteur sincère, à vingt-sept ans de distance, chaque fois avec les préoccupations différentes qu'apporte la vie et qui imposent aux héros du roman des destinées si différentes, au roman lui-même deux dénouements contraires. Le sujet est le même: la lutte du mari et de l'amant; mais comme cette lutte se termine différemment! Par malheur, Valvèdre ne vaut pas Jacques. La verve et le charme se sont en partie éclipsés. Alida, c'est encore Fernande, mais dépouillée de sa poésie, passionnée à froid et dans le faux. L'amant n'a guère changé. Qu'il s'appelle Octave ou Francis, c'est toujours le même personnage qui prodigue l'héroïsme dans les mots et qui débute dans la vie par immoler une femme à son amour-propre. Mais le mari n'est plus cet insensé sublime qui se tue pour n'être pas un obstacle dans la vie de celle qu'il aime follement et pour faire que le bonheur de sa femme ne soit pas un crime. Jacques s'appelle maintenant Valvèdre; il a réfléchi, il a cherché des consolations dans l'étude. Il a tué en lui la folie du désespoir; il n'abdique pas son rôle et son devoir de mari; il ne cède plus volontairement sa femme à Octave, et quand sa femme l'a quitté, quand elle meurt de la situation fausse où l'a jetée le dépit plus que l'amour, il apparaît près du lit funèbre; il reprend à l'amant faible et inutile le coeur de cette femme qui va mourir. Il écrase Francis de sa générosité, tout en lui enlevant la joie de la dernière pensée d'Alida. Le dénouement est, on le voit, tout l'opposé de l'ancien roman. La réflexion a fait son oeuvre, la vie aussi.