CHAPITRE V
LA VIE INTIME À NOHANT
LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND
SA DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART
Avant de prendre congé de George Sand, nous voudrions l'étudier un instant dans sa vie intime et l'y saisir d'un coup d'oeil rétrospectif. Quand cette étude n'est pas faite, on n'a jamais la notion complète d'un écrivain, surtout si cet écrivain est une femme. Cette vie ne commence véritablement qu'à l'époque de l'établissement définitif à Nohant, où George Sand se fixa en 1839, après le voyage en Suisse avec Liszt et Mme d'Agoult, et une retraite de quelques mois à Majorque, avec Chopin, le grand artiste déjà bien malade. Il y eut encore, ici et là, plusieurs séjours provisoires à Paris, pour l'éducation des enfants, Maurice et Solange; mais dès ce moment-là, c'est Nohant qui est devenu son séjour habituel, son centre d'action; c'est là que son existence est fixée et qu'elle a pu réaliser son rêve, l'idée d'une vie arrangée pour elle, ses enfants et ses amis. C'est là que se développe et s'achève, dans un cadre fixe et familier, ce que je pourrais appeler la dernière manière de George Sand, sur laquelle nous voudrions arrêter et retenir l'attention du lecteur.
Nous devons rappeler cependant quelques traits de la vie antérieure, celle qui a été l'objet ou le prétexte de tant de légendes. Se souvient-on, à ce propos, du joli conte d'Alfred de Musset, l'Histoire d'un merle blanc? C'était une bien vieille histoire que celle qui s'était passée vers 1833 et 1834 à Paris et à Venise. Mais elle marque bien l'origine et le point de départ de cette vie d'abord si fantasque et livrée à l'aventure. On trouve tout, même l'histoire des autres dans cette fantaisie, quelque peu arrangée, mais transparente, du poète racontant les malentendus qui l'accueillent à son entrée dans la vie, les malveillances qu'il subit dans sa famille même, à cause de son plumage et de son ramage inusités, les accidents et les déceptions de tout genre qui lui font sentir chaque jour combien il est pénible, bien que glorieux, d'être en ce monde «un merle exceptionnel»!
Après plusieurs aventures dont il est sorti perdant chaque fois beaucoup de ses illusions et un peu de ses plumes, il rencontre enfin sa consolation sous la forme de la merlette de ses rêves, de la merlette idéale. «Acceptez ma main sans délai; marions-nous à l'anglaise, sans cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse.—Je ne l'entends pas ainsi, me répondit la jeune merlette; je veux que mes noces soient magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de merles un peu bien nés y soient solennellement rassemblés.» Le mariage se fait, malgré tout, à l'anglaise, mais avec un grand concours d'artistes emplumés, et l'on part pour la Suisse, Venise ou autres lieux. «J'ignorais alors que ma bien-aimée fût une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque temps; elle alla même jusqu'à me montrer le manuscrit d'un roman où elle avait imité à la fois Walter Scott et Scarron. Je laisse à penser le plaisir que me causa une si aimable surprise.... Dès cet instant nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là.... Il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se mettre à l'oeuvre. C'était le type de la merlette lettrée.» Bien des traits sont justes dans cette esquisse; un seul détonne avec la physionomie de la romancière. À aucune époque sa plume, libre dans le domaine des idées, ne s'abaissa à la caricature ni à la parodie. Nous comprenons que la merlette lettrée ait rappelé à son ami Walter Scott et ses larges et puissants récits; mais nous sommes stupéfaits quand nous voyons le satirique injuste joindre à ce nom celui de Scarron. Même dans ses plus grandes hardiesses de pensée, Lélia resta Lélia, et jamais une équivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou n'effleura son aile, amie du grand vol et de la lumière.
Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on peut voir la contre-partie dans Elle et Lui. Elle est triste dans les deux récits; elle l'avait été dans la réalité, et tout le monde la sait à peu près, ce qui suffit. C'est affaire à la chronique d'entrer dans ce genre d'intimité, bien au delà de ce qui est nécessaire. Nous avons voulu seulement marquer, sans insister, la place d'une première George Sand, très prompte à se prendre et aussi à se déprendre, mettant tout son enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse, guérissant de chaque passion, mais non du jeu lui-même, apportant en ces diverses tentatives une sorte de naïveté incorrigible et de bonté facile, mêlant à ces cultes changeants des cultes épisodiques pour tel art ou telle science, la poésie avec l'un, la musique avec l'autre, la philosophie avec un troisième. C'est celle dont l'image s'est imposée à l'esprit de ses contemporains, dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers triomphes, celle qui vivait tantôt en étudiant ou en artiste, tantôt en pèlerin, sous des habits d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes les routes de l'Europe et particulièrement sur les grands chemins de la bohème et autres pays imaginaires, abandonnant sa vie aux hasards des bons ou des mauvais gîtes, à la camaraderie des voyageurs de rencontre, dont elle illumine un instant le personnage des feux de son imagination, dont elle partage ou subit l'aventureuse hospitalité, les étranges fantaisies, les passions irréparables. Henri Heine, qui l'a vue souvent à la fin de cette période (de 1833 à 1840), nous a laissé d'elle un vif portrait, qui doit être ressemblant: «son visage peut être nommé plutôt beau qu'intéressant, disait-il; la coupe de ses traits n'est cependant pas d'une sévérité antique, mais adoucie par la sentimentalité moderne, qui répand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n'est pas haut, et sa riche chevelure du plus beau châtain tombe des deux côtés de la tête jusque sur ses épaules. Ses yeux sont un peu ternes, doux et tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et émancipé, ni un spirituel petit nez camus. Son nez est simplement un nez droit et ordinaire. Autour de sa bouche se joue habituellement un sourire plein de bonhomie, mais qui n'est pas très attrayant; sa lèvre inférieure, quelque peu pendante, semble révéler une certaine fatigue. Son menton est charnu, mais de très belle forme. Aussi ses épaules, qui sont magnifiques.... Sa voix est mate et voilée, sans aucun timbre sonore, mais douce et agréable.... Elle brille peu par sa conversation. Elle n'a absolument rien de l'esprit pétillant des Françaises ses compatriotes, mais rien non plus de leur babil intarissable. Avec un sourire aimable et parfois singulier, elle écoute quand d'autres parlent, comme si elle cherchait à absorber en elle-même les meilleures de vos paroles.... Cette particularité est un trait sur lequel M. de Musset appela un jour mon attention. «Elle a par là un grand avantage sur nous autres», me dit-il[13]» Et le portrait continue tranquillement sur ce ton modéré, égayé par quelques-unes de ces épigrammes dont l'auteur ne pouvait pas s'abstenir longtemps.
Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait plus à y revenir. La seconde partie de cette vie, de beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous offre cet intérêt particulier, que c'est elle-même, par son propre choix, qui l'organise et la gouverne, «qui la soustrait, autant que possible, au hasard des événements ou au caprice des affections». Suivons-la, quand elle est définitivement retirée de la vie d'aventure, de l'existence errante et sans foyer, dans l'intimité de Nohant, dont elle a si chèrement racheté les reliques et les souvenirs, où elle recueille ses enfants, où elle les voit grandir, où elle les marie, où plus tard sa joie profonde et calme de jeune aïeule se répandra sur la tête de ses petits-enfants sans suspendre un seul instant sa production incessante, sans gêner cette prodigalité d'un talent qui remplit près d'un demi-siècle de ses inventions et de ses rêves, de ses idées ou de ses passions, qui charme ou qui épouvante, qui remue l'âme de cinq à six générations. Car c'est un trait à noter que le silence, cette forme de l'oubli, n'a commencé pour elle qu'après sa mort. Tout le temps qu'elle a vécu, elle a écrit, et par là elle a puissamment agi sur ses contemporains; c'est agir assurément que d'agiter ainsi les esprits d'un temps, d'inquiéter les consciences, d'y produire ces grands mouvements de sympathie ou d'antipathie qui sont les flux et les reflux de l'opinion publique. Et qui l'a fait plus que George Sand dans ce siècle?