Quand l'instinct maternel fut à peu près dégagé de l'alliage et rendu à ses véritables objets, il s'empara de cette vie en maître, presque en tyran. La vie de famille l'envahit. Elle est l'esclave de ses enfants et de ses petits-enfants; elle organise toute son existence pour les tenir en joie avec des jouets, avec des récits, pour les élever, plus tard pour leur gagner des dots et les bien marier. C'est pour eux qu'elle fonde son fameux théâtre des marionnettes, qui tient une si grande place dans sa vie. Maurice est l'impresario; elle-même est le poète de ces petits drames[18]. «Je suis restée très gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais sachant les aider à s'amuser.»
Quand elle voulut bien me promener à travers toute sa maison, après une station au jardin, non loin de la rivière où elle avait manqué, aux jours d'autrefois, dans un accès de jeune désespoir, de chercher une fin à une existence dont la perspective la troublait déjà, c'est dans la petite salle de théâtre qu'elle me conduisit, comme dans un lieu consacré par les rites joyeux de la famille. Mais le théâtre était vide et démeublé. Sur les parois humides je pus voir encore
Du spectacle d'hier l'affiche déchirée.
Tout sentait l'abandon momentané dans la gentille salle, habituée aux applaudissements, aux rires de la famille et des amis. On avait passé l'hiver et le printemps à Tamaris, près Toulon, sur les bords de la Méditerranée. On revenait esseulé, un peu désorienté à Nohant. La vie accoutumée n'avait pas encore repris son cours. La maîtresse de maison ne savait encore «où fourrer sa personne, ses bouquins et ses paperasses». On lui arrangeait un cabinet de travail. Maurice s'était ennuyé à Tamaris, «de voir toujours la mer sans la franchir». Il s'était envolé en Afrique. De là il était parti sur le yacht du prince Napoléon pour Cadix et Lisbonne; il était même question pour lui d'aller en Amérique. Les comédiens ordinaires de Nohant étaient tous en vacances, et je crois me souvenir que Balandard, la grande marionnette dont il est si souvent question dans les lettres, était en réparation.
On échappait difficilement, quand on venait à Nohant, à cette douce manie dont toute la maison était possédée. Je n'y échappai, ce jour-là, que grâce à l'absence des principaux personnages de l'illustre théâtre. En temps ordinaire, George Sand s'y mettait tout entière, coeur et âme, avec ses doigts de fée. Elle faisait des scénarios et des costumes pour les bonshommes; elle cherchait des effets nouveaux de travestissements et de mots; elle s'enthousiasmait franchement de ceux qu'avait trouvés son fils Maurice. C'était pour elle comme une féerie perpétuelle dont elle s'enchantait naïvement, ne croyant pas qu'il puisse y avoir de plus grand plaisir pour les amis qu'elle invitait[19]. Il n'est pas douteux que sa vocation littéraire, d'ailleurs assez discutable, pour le théâtre, ne fût née et ne se fût développée au contact de ses marionnettes.
Elle et ses enfants avaient fait, durant plusieurs hivers consécutifs dans la retraite de Nohant, avec quelques amis, leur seule distraction et leur principal souci de ces représentations, qui finissaient par envahir les journées entières par le soin avec lequel on les préparait, au grand étonnement des voisins immédiats et des paysans, intrigués par une agitation sans but. Mme Sand a peint sous de vives couleurs cette vie en partie double, vie réelle et vie d'artiste mélangées, en la transfigurant sur une plus grande scène, dans une de ses plus intéressantes nouvelles. Le fond est tout à fait le même. C'est «une sorte de mystère, qui résultait naturellement du vacarme prolongé assez avant dans les nuits, au milieu de la campagne, lorsque la neige ou le brouillard enveloppaient la maison, et que les serviteurs mêmes, n'aidant ni aux changements de décor ni aux soupers, quittaient de bonne heure le logis; le tonnerre, les coups de pistolet, les roulements de tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout cela avait quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en saisirent de loin quelque chose n'hésitèrent pas à nous croire fous ou ensorcelés.» C'est bien là le point de départ de cet ingénieux et charmant récit qui servit de thème à l'analyse de quelques idées d'art et où il n'est pas difficile de reconnaître dans le Château des Désertes une sorte de Nohant idéalisé, de même que dans Célio et dans Stella les enfants de celle qui avait retracé avec complaisance quelques-uns de ses propres traits dans la touchante image de Lucrezia Floriani. C'est ainsi que, sous sa main habile, la réalité devenait de l'art et souvent du grand art. Dans un autre roman, l'Homme de neige, un des récits les plus dramatiques de George Sand, il faut remarquer le rôle considérable que l'auteur attribue à une représentation de marionnettes. C'est un peu la scène des comédiens dans Hamlet qui nous est rendue, avec de plus petites proportions et sur un plus petit théâtre. Mais cette scène est capitale, comme dans la pièce de Shakespeare, et les plus grands intérêts, la révélation et le châtiment du crime, soupçonné non encore connu, tout est suspendu à cette représentation où Christian Waldo et l'avocat Socflé mettent tout leur esprit et toute leur âme à combiner les jeux de scène et les surprises de la conversation imaginée, d'où doit sortir le dénouement. Encore un souvenir dramatisé du Théâtre de Nohant.
Mère de famille dévouée, tout entière à la vie intérieure qu'elle crée autour d'elle, elle aimait qu'on la représentât sous cet aspect, et c'est dans ce sens qu'elle répondait aux questions de M. Louis Ulbach, qui avait l'intention de faire son portrait dans un journal. Elle l'assurait que, depuis vingt-cinq années, sa vie était bien banale. «Que voulez-vous, disait-elle, je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne femme à qui on a prêté des férocités de caractère tout à fait fantastiques.» Elle tenait beaucoup à ce que l'on détruisît, dans l'opinion publique, la légende d'autrefois. «On m'a accusée de n'avoir pas su aimer passionnément. Il me semble que j'ai vécu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en contenter. À présent, Dieu merci, on ne m'en demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m'aimer, malgré le manque d'éclat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi.»
Elle me disait à peu près la même chose, en termes fort simples. En abrégeant cette lettre biographique, il me semble que je reproduis quelques traits de sa conversation. Elle écrivait facilement, disait-elle, et avec plaisir, c'était sa récréation; car la correspondance était énorme, et c'était là le travail. Si encore on n'avait à écrire qu'à ses amis! Mais elle était assaillie. «Que de demandes touchantes ou saugrenues! Toutes les fois que je ne peux rien, je ne réponds rien. Quelques-unes méritent que l'on essaye, même avec peu d'espoir de réussir. Il faut alors répondre qu'on essayera... J'espère, après ma mort, aller dans une planète où l'on ne saura ni lire ni écrire.» Chacun fait à sa manière l'image de son Paradis. Elle avait tant écrit pendant sa vie qu'elle voulait se reposer d'écrire toute l'éternité. Et de fait elle était l'obligeance même, mais sans banalité. Il est impossible de n'être pas touché, en parcourant cette vaste correspondance, de la bienveillance, je dirai même de la charité d'âme et d'art avec laquelle cette femme supérieure se met à la portée des talents ou fractions de talent qui l'implorent, de la franchise d'éloge qui encourage les uns, de la sincérité, non sans ménagements, destinée à décourager les autres. C'est surtout l'avocat politique qui est infatigable en elle. Plus libre que son parti, bien que républicaine de naissance, comme elle le dit, elle ne cesse pas de demander, non pour elle, grand Dieu! mais pour des amis ou des clients politiques, menacés ou frappes après le coup d'État, de réclamer pour qu'on les laisse en France ou qu'on les rappelle de l'exil, et auprès de qui? auprès du prince Louis-Napoléon lui-même, d'abord président, puis empereur, qui lui accordait un crédit presque illimité d'influence. George Sand ne ménageait pas ce crédit; sans rien céder de ses opinions personnelles, elle obtenait presque toujours ce qu'elle demandait, et cela fait le plus grand honneur à la solliciteuse et au sollicité. C'est une des rares circonstances où les droits de l'humanité l'emportaient soit sur l'orgueil des partis irréconciliables, soit sur l'orgueil du pouvoir infaillible.
George Sand ne cachait rien ou presque rien de ses affaires intimes; elle ne modifiait cette vie si bien réglée que pour accomplir quelques excursions en France, qui lui étaient nécessaires pour chercher des cadres à ses romans; je ne parle pas d'un établissement qu'elle fit vers la fin à Palaiseau, pour être, disait-elle, plus à la portée des théâtres de Paris, ou elle avait plusieurs pièces en préparation. Sauf cet épisode assez court, c'est à Nohant qu'elle avait destiné de mourir, et c'est là, en effet, qu'elle mourut, à l'âge de soixante-douze ans, le 8 février 1876. Elle n'avait aucune raison d'être discrète sur sa position matérielle: «Mes comptes ne sont pas embrouillés. J'ai bien gagné un million avec mon travail (en 1869); je n'ai pas mis un sou de côté; j'ai tout donné, sauf vingt mille francs, que j'ai placés pour ne pas coûter trop de tisane à mes enfants si je tombe malade; et encore ne suis-je pas bien sûre de garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en auront besoin, et si je me porte assez bien pour le renouveler, il faudra bien lâcher mes économies. Gardez-moi le secret, pour que je les garde le plus possible.»
Quand il lui arrivait de faire allusion à quelque circonstance de sa vie passée, elle avait une manière de s'absoudre elle-même, sans rien dissimuler, qui ne manquait pas d'une certaine originalité de bonne humeur: «Je dois avoir de gros défauts; je suis comme tout le monde, je ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualités et des vertus. Si on a fait le bien, on ne s'en loue pas soi-même, on trouve qu'on a été logique, voilà tout. Si on a fait le mal, c'est qu'on n'a pas su ce qu'on faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus jamais.» Peut-être trouvera-t-on cet examen de conscience trop complaisant et trop commode. Je le donne pour ce qu'il est et pour ce qu'il vaut, comme une preuve assez naïve qu'elle avait une indulgence universelle dont il lui semblait juste de profiter pour elle-même, ajoutant plaisamment: «Vous voulez savoir plus qu'il n'y en a.... L'individu nommé George Sand cueille des fleurs, classe ses herbes, coud des robes et des manteaux pour son petit monde, et des costumes de marionnettes, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec ses petits-enfants.... Ça n'a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la bêtise d'être jeune, mais comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être paisible et de s'amuser de tout.»