La première de ces sources, c'est à son origine même qu'il faut la rapporter. George Sand resta toute sa vie dans une dépendance assez étroite des influences qui pesèrent sur son berceau.
Fille du peuple par sa mère, fille de l'aristocratie par son père, elle devait, dit-elle, la plupart de ses instincts à la singularité de sa position, à sa naissance à cheval, comme elle le disait, sur deux classes, à son amour pour sa mère, contrarié et brisé par des préjugés qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle pût les comprendre, à son affection non raisonnée pour son père, esprit frondeur et romanesque, qui, dans un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire de sa jeunesse, de sa passion, de son idéal, se donne tout entier à un amour exclusif et disproportionné qui le met en lutte, dans sa propre famille, contre les principes d'aristocratie, contre le monde du passé; enfin à une éducation qui fut tour à tour philosophique et religieuse, et à tous les contrastes que sa propre vie lui a présentés dès l'âge le plus tendre. Elle s'est formée au milieu des luttes que le sang du peuple a soulevées dans son coeur et dans sa vie, «et si plus tard certains livres firent de l'effet sur elle, c'est que leurs tendances ne faisaient que confirmer et consacrer les siennes». Ajoutez à ces sentiments de solidarité et d'hérédité irrésistibles les tiraillements douloureux, les déchirements mêmes du coeur que lui imposent de cruels malentendus, perpétuellement balancée entre les emportements de sa mère et les mépris à peine dissimulés de sa grand'mère; véritable enfant de Paris, imbue des préjugés d'une race à laquelle elle n'appartenait cependant que d'un côté, on comprend à quelle école cette âme ardente, souvent muette par contrainte, fut soumise et quel fonds d'amertume elle dut amasser en elle contre cette différence des classes dont souffrit cruellement son enfance. À ce point de vue, la lecture des premiers volumes de l'Histoire de ma vie est singulièrement instructive et nous fait pénétrer dans les premières impressions auxquelles s'éveilla cette existence, bizarrement divisée, dès qu'elle prit conscience d'elle-même. De là ce qu'elle appela plus tard ses instincts égalitaires et démocratiques, qui ne furent que l'explosion de vieilles rancunes et de souffrances intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore enfant, les Battuécas de Mme de Genlis, un roman innocemment socialiste (sans que le nom fût encore prononcé), ce fut l'institutrice et l'amie des rois qui révéla à l'enfant rêveuse une partie de ses idées futures. Elle en resta toujours là, avec une naïveté que l'âge ne corrigea pas, à travers des lectures et des formules nouvelles qui amenèrent cette naïveté à déclamer plus d'une fois toujours très sincèrement, mais un peu au hasard.
Cependant, son imagination travaillait sans cesse, silencieusement et activement. Plus tard elle en retrouvait la trace et l'action naissante dans les souvenirs les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination, disait-elle, avait été toute sa vie d'enfant. Elle se rappelait fort bien le moment où le doute lui était venu sur l'existence du père Noël, le grand distributeur de cadeaux à l'enfance. Elle le regrettait sincèrement. La première journée où l'enfant doute est la dernière de son bonheur naïf. «Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant, c'est procéder contre les lois mêmes de sa nature. L'enfant vit tout naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, où tout est prodige en lui, et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la première vue, lui sembler prodigieux.» L'enfance elle-même, la naissance encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui lui apportent la nouvelle d'un monde inconnu, tout cela n'est-il pas un cours continu de merveilles? George Sand combat, en toute occasion, la chimère de Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux sous prétexte de mensonge. Laissez faire la nature, elle sait son métier. Ne devancez rien. «On ne rend pas service à l'enfant en hâtant sans ménagement et sans discernement l'appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est bon qu'il la cherche lui-même et qu'il l'établisse à sa manière durant la période de sa vie où, à la place de son innocente erreur, nos explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs plus grandes encore, et peut-être à jamais funestes à la droiture de son jugement et, par suite, à la moralité de son âme.»
Elle était née rêveuse; tout enfant, elle se perdait dans des extases sans fin qui l'isolaient du monde entier. L'habitude contractée, presque dès le berceau, d'une rêverie dont il lui était impossible plus tard de se rendre compte, lui donna de bonne heure l'air bête. «Je dis le mot tout net parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans l'intimité de la famille, on me l'a dit de même, et qu'il faut bien que ce soit vrai.» Ces crises de rêverie prenaient quelquefois une durée et une intensité extrêmes, comme il arriva dans les jours qui suivirent la mort de son père (elle avait alors quatre ans). Quand elle se fut fait une vague idée de ce que c'est que la mort, elle resta des heures entières assise sur un tabouret aux pieds de sa mère, ne disant mot, les bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: «Je l'ai souvent vue ainsi, disait sa mère pour rassurer la famille inquiète; c'est sa nature; ce n'est pas bêtise. Soyez sûre qu'elle rumine toujours quelque chose.» Elle ruminait, en effet; c'était la forme habituelle d'une pensée active déjà. Elle a peint en traits expressifs ce premier travail tout intérieur de son imagination. De son propre mouvement, dans cette période de sa vie commençante, elle ne lisait pas, elle était paresseuse par nature et avec délices; elle avouait qu'elle n'avait pu se vaincre plus tard qu'avec de grands efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les yeux et par les oreilles entrait en ébullition dans sa petite tête, elle y songeait au point de perdre souvent la notion de la réalité et du milieu où elle se trouvait. Avec de pareilles dispositions, l'amour du roman, sans qu'elle sût encore ce que c'était que le roman, s'empara d'elle avant qu'elle eût fini d'apprendre à lire. Elle composait des histoires interminables en les jouant avec sa soeur Caroline ou sa petite compagne Ursule. C'était une sorte de pastiche de tout ce qui entrait dans sa petite cervelle, mythologie et religion mêlées, dans la singulière éducation que lui donnait sa mère, artiste et poète à sa manière, «qui lui parlait des trois Grâces ou des neuf Muses avec autant de sérieux que des vertus théologales ou des vierges sages», en amalgamant les contes de Perrault et les pièces féeriques du boulevard, «si bien que les anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fée, les polichinelles et les magiciens, les diablotins du théâtre et les saints de l'Église produisaient dans sa tête le plus étrange gâchis poétique qu'on puisse imaginer».
Cette fermentation d'images qui se réalisaient en scènes fantastiques au dedans d'elle-même et qu'elle essayait de réaliser mieux encore dans ses jeux au dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand elle passait du petit appartement de la rue Grange-Batelière, où elle demeurait à Paris avec sa mère, à la maison de Nohant, qui appartenait à Mme Dupin. Là c'était une tout autre existence, de tout autres aliments pour la vie ruminante. En dehors des heures d'étude, où elle n'apportait qu'une régularité extérieure, elle vivait volontiers en compagnie des petits paysans du voisinage, dans les pâtureaux où ils se réunissaient autour de leur feu, en plein vent, jouant, dansant ou se racontant des histoires à faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de leurs terreurs. «On ne s'imagine pas, disait-elle en se rappelant cette période de son enfance, ce qui se passe dans la tête de ces enfants qui vivent au milieu des scènes de la nature sans y rien comprendre, et qui ont l'étrange faculté de voir par les yeux du corps tout ce que leur imagination leur représente.» C'est là qu'elle s'essayait de bonne foi à ce genre d'hallucination particulière aux gens de la campagne, guettant l'apparition de quelque animal fantastique, le passage de la grand'bête que presque tous ses petits compagnons avaient vue au moins une fois. Elle était la première aux contes de la veillée, lorsque les chanvreurs venaient broyer le chanvre à la ferme. Malgré toute la bonne volonté qu'elle y mit, elle déclare qu'elle ne put jamais obtenir la moindre vision pour son compte; elle ne put réussir à être complètement dupe d'elle-même; mais l'ébranlement de l'imagination et des nerfs persistait; elle en ressentait une sorte de frémissement et de volupté; toute sa vie elle aima à raviver le plaisir frissonnant que lui donnaient les émotions de ce genre. De toutes ces inventions rustiques qu'elle recueillait avidement, de ces visions du soir qu'elle sollicitait dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler un instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de sommeil. Au fond, ce n'étaient que des matériaux qu'elle amassait dans son magasin d'images; elle les accumulait dans son incessante rêverie, pour l'oeuvre future dont elle n'avait pourtant aucune idée; elle était artiste déjà et se dédoublait comme le font les artistes, à la fois auteur et acteur dans ces petits drames qu'elle se jouait à elle-même. Plus tard elle consacra des études nombreuses à ce genre de littérature, la littérature de la peur, qu'elle avait expérimentée sur elle-même, le Diable aux champs, les Contes d'une grand'mère, les Légendes rustiques, le Drac, etc., etc. Elle avait fini par se faire, sur ce sujet, une érudition très curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de frayeur. L'élément fantastique lui semblait être une des forces de l'esprit populaire. Elle se plaisait surtout à le saisir chez des populations qui ne semblent pouvoir réagir que par l'imagination contre la rude misère de leur vie matérielle. Le Kobold en Suède, le Korigan en Bretagne, le Follet en Berry, l'Orco à Venise, le Drac en Provence, il y a peu de ses romans d'aventures qui ne garde quelque souvenir de ces noms, quelque impression de ce genre, et qui ne soit une de ses rêveries d'enfance continuée.
C'est ainsi qu'elle prélude à ce songe d'âge d'or, à ce mirage d'innocence champêtre qui la prit dès l'enfance et la suivit jusque dans l'âge mûr. Malgré ces préoccupations assez sombres, elle n'était pas triste pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exubérante gaieté. Sa vie d'enfance et d'adolescence fut une alternative de solitude recueillie et d'étourdissement complet. Au sortir de ses longues rêvasseries, elle se livrait avec une sorte d'ivresse à des amusements très simples et très actifs qui faisaient le plus singulier contraste aux yeux des personnes habituées à la voir vivre. C'étaient «les deux faces d'un esprit porté à s'assombrir et avide de s'égayer, peut-être d'une âme impossible à contenter avec ce qui intéresse la plupart des hommes, et facile à charmer avec ce qu'ils jugent puéril et illusoire.... Je ne peux pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-même. Grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion que j'étais tout à fait bizarre.»
Cette vie intérieure, qu'elle portait déjà si vive et si intense dans le secret de sa pensée, manqua prendre un autre courant et une direction toute nouvelle, grâce à un assez grave événement; ce fut une crise religieuse qui, vers la seizième année, se déclara chez elle. À la suite de déchirements de coeur qui se renouvelaient sans cesse et de quelques révélations maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le passé de sa mère, Aurore avait résolu de renoncer à tout ce qui devait mettre dans l'avenir un plus grand intervalle entre sa mère et elle, qui vivaient généralement séparées; elle voulut renoncer à la fortune de sa grand'mère, à l'instruction, aux belles manières, à tout ce qu'on appelle le monde. Elle prit en horreur les leçons de son pédagogue Deschartres, dont elle a immortalisé plus tard la figure, les vanités, les ridicules et la rude honnêteté; elle se révolta, elle tourna à l'enfant terrible.
Mme Dupin, ne pouvant venir à bout de sa révolte, résolut de la mettre au couvent des Anglaises, qui était alors la maison d'éducation en vogue à Paris pour les jeunes filles de la haute société. La jeune pensionnaire, qui arrivait là le coeur brisé des dernières luttes entre sa mère et sa grand'mère, les deux êtres qu'elle chérissait le plus, se reposa délicieusement dans cet abri. Elle nous a raconté avec un charme exquis, dans l'Histoire de ma vie, son séjour au couvent, égayant son récit de quelques vifs portraits de soeurs et de pensionnaires, décrivant les moeurs et les habitudes, les salles d'étude et les chambres, nous intéressant à ces petits drames de la vie des religieuses, aux querelles des élèves, à leurs raccommodements, aux fautes et aux punitions encourues ou subies, à cette oisiveté errante dans les couloirs, dans les souterrains et sur les toits du couvent, à la recherche d'un secret qui n'avait jamais existé et de victimes imaginaires dont on ne savait pas même les noms, mais qu'on voulait délivrer d'une captivité romanesque. C'est déjà, en action, la conception qui se réalisera dans plusieurs de ses romans et qu'elle semble poursuivre sans cesse, les mystères de la Daniella, de la Comtesse de Rudolstadt, du Château des Désertes, de Flamarande et de tant d'autres récits où l'invention se complique de surprises matérielles, de labyrinthes, de dédales d'architecture fantastique, et où l'on croirait assister à une secrète collaboration d'Anne Radcliffe avec un écrivain de génie. Il y a de ces idées fixes dans George Sand. Celle-là s'était annoncée de bonne heure.
Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinées, dont quelques-unes l'entraînaient soit à leur suite, soit à leur tête, sa gaieté, un instant assoupie, se réveilla et même à l'excès; elle devint diable, elle aussi, un nom caractéristique choisi par les pensionnaires qui ne voulaient se classer ni parmi les sages, ni parmi les bêtes. Puis tout d'un coup, après deux années d'études fort irrégulières et agitées, après qu'elle eut épuisé des amusements qui n'avaient guère de diabolique que le nom, et qui se réduisaient à un mouvement sans but, à la rébellion muette et systématique contre la règle, une révolution vint à s'opérer dans son esprit. «Cela s'était fait tout d'un coup, comme une passion qui s'allume dans une âme ignorante de ses propres forces.» Un jour arriva où son amour profond et tranquille pour la mère Alicia ne lui suffit plus. «Tous ses besoins étaient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait.» Sous une vive impulsion, qui ressemblait à un coup de la grâce, elle se sentit transformée. Elle entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de la chapelle où elle s'abîmait en méditations, le Tolle, lege de saint Augustin, qu'un tableau naïf représentait devant elle. Tout d'un coup elle se donne, sans réserve, sans discussion, à la foi qui l'envahit; elle n'était point lâche, nous dit-elle, et se fit un point d'honneur de cet abandon total. Elle subit jusqu'au bout «la maladie sacrée»; la dévotion s'empara d'elle; elle connut les larmes brûlantes de la piété, les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en ressentit les défaillances et les langueurs. La fièvre mystique l'agitait, comme saintement égarée, sous les arceaux du cloître; elle usait ses genoux, elle répandait son âme en sanglots sur le pavé de la chapelle où elle avait eu sa révélation. Plus tard elle reprendra les souvenirs de cette période de sa vie dans un récit brûlant d'amour divin, dans Spiridion, ou plutôt dans les premières pages du récit; car il arrive un moment où l'âme tendrement exaltée du jeune moine est en proie à des troubles et à des visions d'un autre genre qui le détournent de la foi simple et le jettent dans des voies nouvelles. Mais le début du roman garde l'empreinte d'une grande et sincère émotion religieuse qui ne se rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au même degré qu'au couvent des Anglaises. Comme il arriva pour le jeune moine Spiridion, la vie vint bientôt chez elle troubler ce beau rêve mystique, déconcerter l'extase et apporter des éléments nouveaux qui modifièrent profondément l'impression reçue. Mais elle en conserva toujours un germe d'idéalisme chrétien que les accidents de la vie, ses aventures mêmes ne purent jamais étouffer et qui reparaissait toujours après des éclipses passagères.
La fièvre religieuse s'apaisa bientôt, à son retour à Nohant, où la rappelait la sollicitude un peu inquiète de sa grand'mère et où des incertitudes cruelles sur une santé précaire l'obligèrent à rentrer dans les soucis de la vie pratique. Pendant les dix derniers mois que dura la lente et inévitable destruction d'une vie qui lui était chère, Aurore vécut près du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse presque sauvage. Cette mélancolie profonde n'était un instant suspendue que par des promenades à cheval, «par cette rêverie au galop», et sans but, qui lui faisait parcourir une succession rapide de paysages, tantôt mornes, tantôt délicieux, et dont les seuls épisodes, notés par elle et consignés dans ses souvenirs, étaient des rencontres pittoresques de troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le bruit d'un ruisseau dont l'eau clapotait sous les pieds des chevaux, un déjeuner sur un banc de ferme avec son petit page rustique André, stylé par Deschartres à ne pas interrompre son silence plein de songes. C'est alors qu'elle devint tout à fait poète par la tournure de son esprit et par la sensation aiguë des choses extérieures, mais poète sans s'en apercevoir, sans le savoir.