III
Suivant une vue à laquelle Comte attache une grande valeur et qu'il développe en de longues pages, «une véritable unité philosophique exige l'entière prépondérance normale de l'un des éléments spéculatifs sur tous les autres».[35] Mais tel aussi fut l'ingénieux artifice qu'imagina l'ancienne philosophie en sa poursuite de F uni té réelle des choses. Sous ce rapport, le positivisme ne se distingue guère des métaphysiques banales.
Il est indispensable, selon le fondateur de la philosophie positive, de déterminer «l'élément qui doit finalement prévaloir, non plus pour l'essor premier du génie positif, mais pour son actif développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux, mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin sociologique, à l'ensemble desquels se rapportent inévitablement toutes les spéculations réelles. Or, la constitution même de cette hiérarchie scientifique démontre qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu appartenir qu'au premier ou au dernier des six éléments philosophiques».[36]
L'alternative posée par Comte nous semble condamnée par l'histoire de la philosophie, qui prouve surabondamment que si le premier et le dernier chaînon de la série scientifique jouèrent un rôle décisif dans la différenciation des systèmes, dans la constitution du matérialisme et de l'idéalisme, le chaînon intermédiaire, le groupe des sciences de la vie, mérite un rang au moins égal. En effet, ce groupe régla l'évolution d'une métaphysique très importante,—le sensualisme (ou sensationnalisme).
Comte aborde une discussion détaillée des titres respectifs à la prépondérance qui peuvent appartenir, d'une part, à la philosophie du savoir mathématique et, de l'autre, à celle du savoir sociologique. Bornons-nous à résumer ici ses principales conclusions.
Il soutient que si l'esprit mathématique a dû nécessairement dominer sous le règne de l'a priori, l'esprit sociologique peut seul aujourd'hui diriger les spéculations générales, devenues enfin positives. Il nous décrit la lutte de ces deux principes comme «un déplorable antagonisme, jusqu'à présent insoluble, incessamment développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie philosophique». Pendant que la science poursuivait, sous l'impulsion mathématique, une vaine systématisation, la philosophie réclamait inutilement contre l'oubli du point de vue humain. Mais les progrès récents du savoir, l'extension du caractère positif à tous les ordres de phénomènes, autorisent les conceptions sociologiques à reprendre l'ascendant qu'elles avaient perdu depuis la Renaissance.[37]
Je n'ai pas besoin de dire combien ces vues me paraissent inexactes. L'histoire des systèmes n'a jamais constaté ni le prétendu abandon du point de vue humain, ni la déchéance, durant la période indiquée, des conceptions sociales. Tout au plus pourrait-on enregistrer vers notre époque, comme le double résultat du progrès des sciences naturelles et de l'essor rapide des idées matérialistes aux xviie et xviiie siècles, une reprise plus ardente du vieux combat contre l'anthropomorphisme idéaliste ou sensualiste. Comte sacrifie au même esprit étroit lorsqu'il affirme que les nombreuses tentatives faites dans les temps modernes pour instaurer une philosophie nouvelle, se recommandèrent des principes mathématiques, dont la grande construction cartésienne avait fourni le type générai[38]. Cette appréciation ne convient pleinement qu'aux synthèses matérialistes. En revanche, Comte porte un jugement sage sur le «transport dans l'ordre physique et chimique du point de départ des conceptions universelles». Ce rêve correspond tellement au besoin d'unité éprouvé par les intelligences, que les philosophes, dit-il, se virent souvent entraînés, même de nos jours, à quitter le point de vue moral et social pour suivre de pareils projets, à l'exemple des géomètres et des physiciens[39].
Le vrai mode selon lequel doit «s'opérer la liaison des spéculations exactes» n'est certainement pas le mode sociologique préconisé en dernier lieu par le fondateur du positivisme.
Alors que des catégories entières et fondamentales de phénomènes se dérobaient aux méthodes scientifiques, il était sans doute permis de concevoir tous les groupes inconnus de faits comme réductibles aux groupes connus (induction matérialiste): ou, inversement, d'assimiler les faits connus aux faits inconnus (induction idéaliste); ou bien encore de ramener les uns et les autres au groupe intermédiaire, dans la connaissance et dans la réalité (induction sensualiste). Par cette série d'hypothèses universelles on apaisait, ne fût-ce que pour l'heure, le «tourment d'unité» qui harcelait l'intelligence. De semblables lacunes, de tels «trous» dans la trame continue du savoir, autorisaient le philosophe à choisir entre ce que Comte nomme «les deux marches contraires de notre esprit, l'une mathématique, et l'autre sociologique».
Mais aujourd'hui que l'achèvement de la série des sciences se poursuit d'une façon de plus en plus active, par la constitution presque simultanée de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, on se convainc sans peine que les orientations élémentaires de la philosophie furent autant de routes fausses, ou plutôt autant de véritables impasses acculant la logique dans les contradictions fâcheuses, la retenant prisonnière des antinomies sans issue possible. L'unité hypothétique, naguère suffisante, ne contente plus l'intelligence moderne qui à l'acte de foi préfère le doute systématique.