Examinons le point de départ du raisonnement de M. Spencer.
Au lieu d'envisager la série des états internes de la conscience et la série de ses états externes comme des espèces concrètes, il les pose d'emblée comme deux abstractions dernières, ultimes, irréductibles. Aussitôt la généralité ou identité de genre prend chez lui la place de la spécialité ou différence d'espèce. Mais la généralité supprimant toute opposition en faveur et au profit de l'harmonie, de l'unité tant poursuivie par l'esprit, le sujet et l'objet se combinent nécessairement en un concept unique,—qui est l'être. Or, toute abstraction pure peut se considérer: 1° comme telle, c'est-à-dire comme quelque chose d'absolument réfractaire à une généralisation ultérieure; et 2° comme un phénomène psychique, partant, très particulier et, partant, généralisable. Dans la suite, nous confondons ces deux points de vue, originairement si distincts, et nous tombons en une foule d'erreurs de pure forme que nous prenons pour autant de pénibles conflits de la raison avec elle-même. En effet, l'abstraction traitée par nous tantôt comme une généralité dernière, et tantôt comme un phénomène des plus particuliers, nous semble tantôt échapper à la loi de causalité, et tantôt retomber sous cette loi.
La loi de causalité—on ne s'en rend pas assez compte—ne saurait s'appliquer qu'aux choses disposées en séries. Celles-ci, à leur tour, supposent une marche de la pensée du moins abstrait au plus abstrait. Par suite, la recherche de la cause n'est, en définitive, pour l'esprit, qu'une façon de passer du multiple à l'un, des espèces au genre. Le processus causal et le processus généralisateur se laissent ainsi identifier sur tout leur parcours. Voilà pourquoi il advient un moment où l'esprit s'arrête dans sa poursuite des causes. Il se bute à quelque chose qui lui apparaît comme l'essence impénétrable du phénomène, mais qui, sous un autre aspect, constitue une abstraction dernière, une généralisation ultime.
On peut, au reste, déterminer le point précis où se produit cette brusque interruption de la marche ascendante de notre pensée. Ce point ne varie pas, quelle que soit la catégorie des faits qui occupent l'intelligence et lui fournissent l'occasion de s'élever, dans l'ordre sériel des causes, d'une généralité quelconque à une généralité plus haute. Il coïncide toujours avec le cas où le phénomène nous semble dénué de tous ses attributs sauf un seul, l'attribut ontologique par excellence, l'idée affirmant sa réalité pure. A tous les degrés inférieurs d'abstraction, nous demeurons conscients du caractère passager de l'impuissance qui affecte notre esprit et paralyse nos efforts.
Voyons maintenant ce qui se passe lorsque nous abordons la plus haute et, partant, l'unique cime de l'abstraction. L'habitude que nous contractâmes dans le commerce usuel des généralités inférieures, ne nous abandonne pas, et une illusion caractéristique s'empare de l'intelligence. A ce degré suprême l'unité, de potentielle, devient effective. Mais notre raison n'en persiste pas moins dans ses aspirations monistiques. Elle se meut dans le vide, elle finit, de guerre lasse, par soutenir que la cause première du monde demeure à jamais insaisissable. Ainsi prend naissance le concept d'Infini. En vérité, il n'est qu'un simple équivalent de l'ultime généralisation et, par elle, de tout ce qu'elle représente, c'est-à-dire de l'univers entier. Comme nous l'avons remarqué, d'ailleurs, nous nous trahissons involontairement nous-mêmes quand, au lieu de supposer deux sortes d'inconnaissables, nous n'en postulons qu'une seule espèce pour les deux séries conscientielles. Les abstractions «sujet» et «objet» masquent ici l'unité ontologique déjà atteinte; c'est l'être lui-même qu'on déclare au-dessus de notre portée,—terme tout à fait impropre à signifier l'intention de l'esprit. Car l'idée qui pose l'existence constitue l'unité mentale au delà de laquelle il serait vain de chercher un genre plus vaste. A cela se réduit, in ovo, la théorie de l'Incognoscible, le fidéisme qui, de la fine substance du concept ontologique, tisse l'étoffe solide de nos préjugés.
4° Hypothèses dérivées du postulat de l'Inconnaissable.
Nous avons très peu à dire sur l'application stérile de la loi de causalité consistant a ranger ces trois termes, l'inconnaissable, l'objet et le sujet, en une série décroissante. La confusion de l'abstrait et du concret détermine ici ses effets ordinaires. Si l'inconnaissable engendre l'objet qui, à son tour, produit le sujet, cela ne peut s'entendre qu'en un sens, à savoir, que le concept le plus abstrait contient en soi la variété des êtres, l'objet en général, les choses qui nous semblent extérieures à nous-mêmes aussi bien que notre propre mentalité. Et l'objet ainsi défini renferme, à son tour, l'idée plus particulière de l'être conscient ou psychique. Personne ne contestera cette vérité d'ordre élémentaire.
5° Classification des faits de conscience dans le temps et dans l'espace.
Il existe, selon M. Spencer, quatre attributs universels: le moi, le non-moi, le suivre, le non-suivre (ou le coexister). Mais, distingués par le philosophe comme deux espèces d'états de conscience, le moi et le non-moi doivent pouvoir se ramener à un genre commun.
Un raisonnement analogue prévaut au sujet des concepts de succession et de coexistence. Le temps et l'espace peuvent s'envisager, l'un, comme la négation factice du moi, et l'autre, comme la négation factice du non-moi. Le premier représente quelque chose d'universellement donné dans le concept de sujet, et le second quelque chose d'universellement donné dans le concept d'objet. Ainsi, les quatre attributs universels se laissent ramener, d'abord à deux couples, puis à un seul, enfin à un attribut unique, l'abstraction dernière, essentielle.