POST-SCRIPTUM [58]

LE MONISME ET LA MORALE


Nous avons vu que le substratum, la substance des conceptions universelles du passé, des théologies aussi bien que des métaphysiques, se laisse réduire, en dernière analyse, à trois grands dogmes: l'agnosticisme, l'évolutionnisme et le monisme. Nous avons vu aussi combien bien différent, selon les époques et surtout l'état plus ou moins avancé des sciences positives, fut le rôle joué par chacun de ces principes dans l'ensemble du mouvement philosophique.

Mais accorde-t-on que la science tire ses origines de la «socialité», qu'elle forme elle-même un produit complexe de la combinaison intime du «psychisme social» avec le «psychisme bio-individuel»? Il y aurait dès lors un intérêt de premier ordre à saisir la corrélation plus ou moins lointaine pouvant exister entre les doctrines énumérées plus haut et telles ou telles normes éthiques. Il serait particulièrement profitable d'étudier les rapports de ces théories avec les sentiments qui ont dirigé les sociétés, inauguré les langages, créé les institutions utiles ou nuisibles à l'avancement des sciences, déterminé les grands objets de la poursuite scientifique, favorisé, par la dispersion de la richesse, ou restreint, par l'expansion de la misère, le loisir des individus et des groupes sociaux, etc.

En un mot, la question se pose en ces termes: à quels grands principes moraux ou sociaux se rattachent originellement, quoique d'une façon indirecte, l'agnosticisme qui prévaut dans les conceptions philosophiques du passé sous le nom de croyance, de sentiment religieux, et le monisme qui s'y manifeste à l'état d'ébauche indécise? Car j'excepte de ma recherche le monisme transcendant, c'est-à-dire, par le fait, inaccessible; et, jusqu'à nouvel ordre, l'évolutionnisme lui-même qui, sous le nom de méthode expérimentale, lutta, d'une façon dissimulée d'abord, et ensuite de plus en plus ouverte, contre les innombrables fins de non-recevoir de l'antique ignorance.

La corrélation supposée existe. Elle se découvre même avec facilité.

En effet, pourvu qu'on analyse un peu la psychologie des choses humaines, dès le point d'affleurement où les idées prennent contact avec le milieu, on aperçoit le lien intime unissant l'agnosticisme encore irresponsable, la religiosité, à un obscur sentiment social qui explique ou résume les quatre cinquièmes des faits de l'histoire.

Né de bonne heure, durant la phase embryonnaire ou protohistorique de l'évolution des sociétés, et affermi, consolidé sous les auspices de la sauvagerie et de la barbarie anciennes, ce puissant mobile continua à diriger l'éthique entière pendant la phase formative ou proprement historique, avec des allures à peu près franches et loyales dans la période militaire, et des façons hypocritement voilées dans la période industrielle qui s'étend jusqu'à nos jours.