A ce jeu s'usent les forces de beaucoup d'apôtres des nouvelles doctrines morales. Curieusement quelques-uns de ceux-là dénomment égotistes. Serait-ce pour mieux marquer leur séparation d'avec les vulgaires égoïstes, et la moralisation ou socialisation plus complète de leur moi, sa grandissante dévotion pour le principe qu'Auguste Comte désignait par le terme autrement suggestif d'altruisme? Quoi qu'il en soit, tant que la société trouvera un milieu organique et inorganique convenable, et l'individu—un milieu hyperorganique approprié, une société où se déployer et s'épanouir, ces deux réalités connexes, la société et l'individu, se prêteront un mutuel et ferme appui.

La sociologie fera comme sa devancière et sa pierre d'assise, la biologie. Elle étudiera l'organisme social en ses profondeurs intimes et ses sources cachées. Elle poursuivra le secret de la vie collective jusque dans les cellules sociales et même plus loin, jusque dans les éléments ou le plasma psychique dont se forment les cellules.

La science est le tribunal suprême de l'histoire du monde. Elle est l'expression la plus haute de la conscience universelle. Elle nous apprend les déterminations inéluctables qui composent la nature. Mais la vraie conscience sociale nous fait encore défaut. Nous ignorons à peu près complètement les normes exactes qui règlent la vie collective.

Voilà pourquoi la sociologie ne saurait pour le présent suffire au gouvernement et à la conduite des hommes. Et voilà pourquoi sa place reste prise par toutes sortes de tâtonnements aveugles, de fantaisies métaphysiques, d'insanités pieuses, autant d'incitations passagères à légiférer, à nous encombrer de plans de vie qui obstruent la vue claire des réalités sociales. Les lois que, naïvement, nous croyons avoir trouvées dans les choses, ne se jugent-elles pas et ne se condamnent-elles point par là, que presque toutes cherchent leur sanction dans l'artifice du châtiment, dans la convention pénale, laissant ainsi le champ largement ouvert à l'hypothèse d'une révolte victorieuse?

Médecins officiels de l'hôpital social ou guérisseurs libres, ne ressemblons-nous pas tous, au reste, d'une façon frappante, à ces classiques faiseurs d'expériences «qui ne les ratent jamais», qui n'ont qu'à annoncer un résultat pour voir aussitôt se produire, sinon le phénomène contraire, du moins quelque chose d'inattendu, quelque chose que j'appellerais volontiers une véritable révolte de la nature contre les fausses hypothèses et les généralisations absurdes du chercheur empirique? A quoi bon, d'ailleurs, nous le dissimuler: neus sommes encore des astrologues en psychologie, des alchimistes en sociologie. Consolons-nous en lisant l'histoire des sciences.

FIN

Notes:

[58] Les pages suivantes anticipent quelque peu sur un des chapitres de l'Ethique à laquelle je travaille en ce moment et dont le premier volume paraîtra dans le courant de l'année prochaine sous le titre: La déception du bien et l'immoralité future.

[59] L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie 2e partie, chap. III, § 7; cf. chap. IV, et 1er partie, chap. VIII.

[60] V. La Philosophie du Siècle, p. 190 et suiv.