- ... 10 ans de travaux forcés...

- J'ai mon compte, se dit simplement Plutarque.

Dans le couloir, où il dut attendre, au sortir de la salle, toute une série de papiers dont le municipal avait besoin, il regarda par la fenêtre. La Seine coulait doucement sous le Pont Neuf, à travers ce voile léger de buée qu'il avait remarqué si souvent. Les gens, affairés ou flânants, circulaient entre les autobus et les voitures comme à l'ordinaire. Plutarque regardait avidement, comme quelqu'un qui voudrait emporter ce qu'il voit, ce spectacle banal qu'il savait ne revoir jamais.

Pendant qu'il attendait, le président et l'avocat général, dépouillés de leurs robes, passèrent près de lui; un bout de leur conversation lui vint:

- Ma fille, fit l'un, a accouché ce matin d'un gros garçon..."

... Il y en a pour lui la vie tourne bien, pensa Plutarque.

La carrière D'Arsay-Lancourt.

Après le dîner, un soir d'août, dans le salon de lecture du Jockey de Rio, nous étions assis devant une fenêtre qui donne sur la baie; il faisait une chaleur folle. Au dehors, la nuit était lumineuse et lourde, une de ces nuits de l'Amérique du Sud, pendant lesquelles on n'a pas envie de bouger, de faire quoi que ce soit. Mon vieil ami Turner, récemment débarqué de France, m'avait accompagné au Club. Autour de nous s'étaient groupés quelques Français de la colonie, désoeuvrés comme tout le monde à cette heure. On s'ennuyait un peu.

Turner vint à notre secours, en nous racontant, de très bonne grâce, une histoire étrange. Il nous la donnait pour véridique. J'ai un peu de peine pourtant à la croire. Bien que j'aie quitté la France depuis cinq ans maintenant, il ne me paraît pas possible que par des lettres ou par des journaux, aucun écho de cette aventure et surtout de sa fin tragique, ne m'en soit jamais arrivé; de plus, mon ami Turner, tout ingénieur des Ponts qu'il soit, a écrit, au sortir de l'Ecole polytechnique, une série de nouvelles abracadabrantes: je me demande si celle-là n'est pas simplement le produit de sa féconde imagination.

Quoi qu'il en soit, la voici telle qu'il la raconta.