Cet homme était évidemment disproportionné, aussi bien avec le service rendu qu'avec les allures du client. Plutarque n'avait pas demandé au conducteur de faire le tour de la place pour laisser croire que ses recherches avaient été laborieuses. Quant au client, il avait l'air à son aise, c'est vrai, mais ne devait pourtant pas être un abonné de l'Opéra. Seulement, quand on est content...

Plutarque examina les pièces sous le réverbère, essaya de les rayer l'une contre l'autre d'abord, puis avec l'ongle noir de son pouce. Les deux épreuves ayant été satisfaisantes, il les glissa dans la poche gauche de sa veste; mais comme la doublure ne tenait pas beaucoup, il les retint dans sa main qu'il ne retira pas.

Evidemment, le problème changeait. La solution du manger et du dormir, quand on n'a pas le sou, est complètement différente de celle qu'on peut lui donner quand on a de l'argent. Du coup, le travail inconscient de la journée tendant à la préparation de la nuit devenait superflu; c'est sur d'autres bases qu'il partait. Naturellement, d'abord il mangerait, cela va de soi, et non un de ces bouillons délavés qu'on vous donne dans les soupes de quartier ou dans les patronages, mais des choses qu'on mâche et qui résistent juste ce qu'il faut: un navarin-carotte par exemple. Et la pensée seule de ce mets amenait du jus dans sa bouche. Puis il mangerait assis, boirait du vin rouge et... bonheur suprême, coucherait seul. Cette dernière perspective le ravissait délicieusement: une chambre à soi, avec une place pour dormir, s'allonger sans qu'on vous marche dessus, ne rien voir, ne rien entendre, pouvoir être avec soi, comme dans la ballade, mais couché. Il faut dire que le dortoir, la grange ou l'asile, c'est bien à cela qu'on se fait le moins.

Il marchait, chiquant ces idées dans sa tête, sans remarquer qu'il s'éloignait terriblement du marchand de vins et de l'hôtel garni qu'il s'était fixé. Il ne s'apercevait pas non plus de la pluie qui avait définitivement collé ses vêtements sur sa peau. Ses souliers beuglaient et giclaient si régulièrement dans sa marche, que leur chanson lui semblait naturelle comme le bruit d'une source ou le battement d'un moteur. D'une porte d'usine où elles attendaient, deux filles haut retroussées l'apostrophèrent:

- Il a de quoi barboter! dit l'une.

L'autre commenta:

- Mais non, Monsieur porte du tissu anglais.

Plutarque, dans un sourire, sans s'arrêter, salua; son geste dut être un peu trop courtois puisque les femmes décontenancées ne trouvèrent rien à ajouter.

Il retourna, avec le sens de l'orientation qu'ont les gens ayant souvent marché sans but, dans la ville; sans savoir du tout où il était, il prit à gauche une petite rue déserte et mal pavée. Le trottoir défoncé brillait par places sous les becs de gaz tremblotants. Des roues de voitures et des tonneaux qui sentaient l'acide étaient rangés sur les côtés; une balayeuse municipale tendait ses bras vers la lune. Plutarque parcourut de la même allure d'autres rues semblables; il ne se pressait pas, car personne ne l'attendait et puis il ne trouvait pas qu'il eut encore assez faim.

II