J'étais moins rassuré qu'elle, mais son attitude cependant m'enlevait une partie de mes inquiétudes. Il s'agissait de 3.800 frs. Inutile de te dire que je ne les avais pas. Evidemment cette somme était beaucoup pour moi, mais je pensais qu'elle ne serait peut-être pas grand chose pour un propriétaire parisien. Cependant par précaution, à la pensée de l'effondrement que cette saisie produirait en Loute, j'eus d'abord l'idée de télégraphier à ma famille une invention quelconque. Mais je réfléchis que la réponse en admettant même que la fable soit crue, n'arriverait jamais à temps et la procédure suivait son cours. Je pensais aussi filer chez des camarades, leur expliquer le cas et réunir le magot, mais c'était les vacances et je ne voyais pas chez qui frapper. Devant cette impossibilité d'agir, je finis par me persuader que Loute avait raison; il n'y avait peut-être dans tout le pathos de cette feuille qu'une manoeuvre destinée à effrayer une petite fille. En fin de compte, si contrairement à nos prévisions, l'inévitable arrivait, il serait toujours temps d'aviser. Je m'habillais à la hâte et comme tu penses, une fois prêt, je ne m'en allais pas.
Naturellement le charme était rompu. J'essayais de la distraire en lui racontant des histoires de l'autre monde; celui-ci n'étant guère divertissant pour elle. Mais je ne devais plus être en forme: cette fois le vin n'opérait plus, mes histoires ne la déridaient pas. La conversation tombait et toujours, Loute, bien qu'elle ne crut pas au danger, revenait à la fenêtre, comme pour se donner une contenance. Je tentais un moment de me moquer légèrement de son mobilier, de lui dire que cette décoration était danubienne et bonne pour un certain temps, mais qu'elle devait forcément lasser à la longue. L'expression de ce jugement la fit sourire et je compris vite que mon insistance, sur ce sujet, n'aurait d'autres effets que de lui démontrer mon mauvais goût.
Et le temps passait, quand j'entendis Loute tout d'un coup pousser un cri de douleur, le cri d'une bête frappée à mort.
C'était sur le boulevard; une lourde voiture vide, moitié charrette, moitié camion, s'avançait lentement.
- "Tu es sotte, fis-je, si une voiture de déménagement ne peut plus passer sous tes fenêtres..."
Celle-ci ne passait pas. Elle venait bel et bien vers nous, suivie sur le trottoir par trois messieurs qui firent, une fois arrivés devant notre porte, des signes au conducteur. Sur leur gestes, la voiture vint docilement se ranger sous nos fenêtres mêmes. Quatre bonshommes en descendirent, l'un d'eux avait une grosse figure ronde, coiffé d'un casque à mèche; je ne l'oublierai de ma vie.
Et bien, vois-tu, je n'ai jamais été condamné à mort, mais j'imagine que la vue du fourgon qui doit vous mener à la guillotine doit vous faire ressentir quelque chose d'analogue à ce que je ressentais alors. Quelques minutes d'angoisse se passèrent; le temps aux hommes de monter l'escalier. Loute pâle ne pleurait plus, mais je voyais un tremblement nerveux agiter son maxillaire inférieur. Le timbre retentit. Le premier mouvement de la pauvre petite fut de ne pas ouvrir, mais comme je lui faisais remarquer rapidement et aussi doucement que possible l'inutilité de cette résistance, elle me demanda d'aller ouvrir moi-même. Ils entrèrent. Il y avait la concierge, l'huissier, les deux témoins et derrière eux le choeur des déménageurs qui avaient l'air de figurants. L'huissier se présenta, il devait "parler à la personne".
- "Elle est très émue, dis-je, si vous voulez me faire votre communication..."
Il insista, la loi ordonnant qu'il fasse lui-même sa signification au débiteur.
- "Au surplus, ajouta-t-il en souriant, je saurais y mettre la manière. Entre gens du monde, il n'y a pas de situation dont on ne puisse se tirer."