Le petit jour piquait quand il s'approchait d'Auteuil. Il avait suivi les bords de la Seine. Une vague buée flottait sur le fleuve qui sentait la marée. Le froid du premier matin pinçait. Plutarque se promena un moment, puis, sous le regard d'un agent de police, passa la porte du marché. Les boutiques étaient déjà installées. Les carottes, les choux, les salades et les petites bottes de radis étaient bien rangés dans les caisses de bois. Il y avait du poisson, de la boucherie, de la charcuterie, du gibier, du fromage, des fruits, des fleurs, des asperges en branche, de tout ce qui se mange, et en grande quantité, de quoi faire crever des milliers de bedaines. Les vendeuses et les marchands parlaient doucement, étaient sérieux; on sentait toute la gravité de ces actes de vendre et d'acheter pour ce petit peuple de travailleurs.
Comme Plutarque était en train de considérer un chapelet de saucisses, se demandant si on les mangeait crues et si on les vendait au détail, il s'entendit appeler:
"Dites, l'homme, vous voudriez pas m'aider?..."
C'était une grosse cuisinière déjà vieille, une large figure épaisse et résignée. Elle portait un panier plein sous un bras et deux autres vides dans une main. Plutarque la débarrassa du tout et la suivit à travers les petites allées, pendant qu'elle tâtait, marchandait et quelquefois achetait. Son marché dura bien une heure. Plutarque s'étonnait qu'on pût avoir besoin de tant, même dans une grosse maison. Il en avait bientôt plein sa charge et avait dû enlever sa ceinture pour tenir deux fardeaux dans une main.
- Maintenant c'est fini, dit la femme, suivez-moi.
Et elle le dirigea non loin de là vers le centre de la place d'où partait le tramway.
En marchant, elle se plaignait du prix des choses.
- Et encore vous avez vu la première marchande, commentait-elle, voulait me les faire vingt-cinq sous!
Plutarque avait appris à se mettre dans la peau des rôles; il répondit:
- Ne m'en parlez pas, c'est une misère, on ne sait plus, on ne sait plus... et on a bien du mal.