- Si, je vous aime, mais ce n'est pas la même chose...

VI.

Boum était presque guéri. Il vivait de la vie ordinaire, mangeait avec tout le monde, recommençait ses leçons et ses promenades comme par le passé. Si ce n'eût été quelques drogues qu'il prenait avant les repas et dont les flacons bizarres ornaient sa place à table, personne n'aurait pu dire qu'il ait été malade, si gravement malade. Comme le souvenir des choses tristes passe rapidement, l'entourage ne pensait plus ni à Line, ni à l'idée fixe dont Boum avait été si près de mourir, ni même à l'autre idée saugrenue qui avait remplacé la première et dans l'espérance de laquelle l'enfant avait retrouvé les forces de vie. L'ami de Line n'en parlait jamais d'ailleurs.

Il était devenu un grand garçon, grand par la taille -- tout le monde lui donnait treize ou quatorze ans, il n'en avait pas même onze. Son corps très fluet et qui faisait penser aux plantes poussées trop vite, gardait encore un peu de sa grâce passée. On ne retrouvait dans sa figure amincie que ses yeux, ses grands yeux noirs aux longs cils mordorés dont le regard limpide et profond attirait. En lui, une certaine gravité surprenante frappait surtout. De l'ancien Boum, de sa vivacité, de son charme particulier, ne restait qu'une affabilité très douce, une politesse marquée et très prévenante qui partant, le distinguait encore des autres enfants. A le voir, attentif, complaisant, souvent rieur même, on eut pu croire qu'il avait oublié: en réalité, comme au premier jour, il pensait à Line, comme au jour de la révélation, il était décidé à se battre avec Claude. Tout au plus avait-il ajouté, à mesure que l'initiation de la méthode précisait les premières données, l'idée d'un sacrifice de sa vie propre. Il faisait cette offrande généreusement parce que sa nature était aventureuse, parce que les enfants et les jeunes ne savent pas ce qu'est la mort et aussi parce que la vie sans Line avait perdu tout sens pour lui.

- Ce sera Claude ou moi, pensait-il.

Un jour, très timidement, mais résolument comme quelqu'un qui réclame le paiement d'une dette, il vint trouver son père seul et lui posa la question:

- Je pourrai commencer l'escrime, dit-il...

- Ah, c'est vrai, tu veux toujours... Puis ça te fera le plus grand bien...

Quelques jours après, vers dix heures du matin, dans un grand immeuble du boulevard Malesherbes, au rez-de-chaussée, à droite sous le porche, Boum et son père firent leur entrée dans une quelconque salle d'armes de Paris. A cette heure matinale pour le quartier, les clients ne venaient pas encore. Un homme de blanc vêtu avec un coeur de flanelle rouge à la place du coeur, finissait un balayage minutieux et arrosait à l'aide d'un entonnoir dont le bec dessinait parterre des 8 entrelacés. Dans la salle, à laquelle les épées faisaient des murs d'aciers, sous les panoplies, les drapeaux, les "Honneur", les "Patrie", le maître, du bout de sa barbiche et derrière un lorgnon, lisait, de loin, dans un journal, les chroniques du jour, et prenait son café au lait. Boum lui trouva en même temps l'air terrible et l'air d'un marchand de jouets. Il l'entendait parler sec, sans finir ses phrases, toujours sur un ton de commandement:

- Les petites graines, disait le professionnel, poussent mieux sur la planche... avenir... on ne sait pas... honneur... hygiène... voici les prix et les conditions, et il allait vers un bureau de chêne prendre d'une pile, un prospectus dont le père en accepta les termes sans le lire.