- Parce que vous aussi, Monsieur, je vous aime beaucoup...
- Tu as raison, répliqua Laferrière, assez touché de cette remarque, en prenant sa petite main, tu peux compter sur moi.
Ils avaient fait un petit tour par la forêt silencieuse et sombre malgré le soleil; ils retournèrent vers le restaurant où Dora les attendait sur la terrasse, assise devant une table servie. Elle avait dû se lasser de regarder le décor magique de Paris engourdi à cette heure dans une diaphane buée, elle jouait machinalement de sa longue main avec un sac et une masse d'autres objets d'or autour desquels elle avait noué ses gants.
- Je n'ai pas failli, fit-elle en les voyant... Laferrière s'excusa: ils avaient causé, puis instinctivement, comme quelqu'un qui a la grande habitude, il ajouta, en lui baisant tendrement la main:
- Nous voulions te donner le temps d'être idéalement jolie; nous ne sommes pas venus une minute trop tôt...
Pas fâchée, elle le remercia des yeux.
Ils mangèrent. Laferrière, préoccupé, parlait peu. Dora lui trouvait cet air particulier des jours où il mijotait une idée de pièce. Bonne fille, elle n'insistait pas, sachant bien qu'elle saurait. Elle faisait
des frais à Boum pour l'amuser. Dans la ville qui tenait toute à leurs pieds, elle l'aidait à retrouver la maison de ses parents, lui indiquant les grands repères de l'Arc de Triomphe et de l'Avenue du Bois; elle lui montrait sa propre demeure et celle de Laferrière. Le petit distrait, tour à tour regardait la ville, regardait la femme et jouissait de leur semblable beauté. Il pensait sans aucun sentiment de jalousie au bonheur de son grand ami. A l'encontre de ses affaires sentimentales, celles de ses commensaux s'étaient arrangées. Dora et Laferrière s'entendaient bien, ils étaient ensemble, constatait Boum, et -- comme on simplifie toujours la joie des autres de tout ce qui gâte notre joie, -- il restait convaincu qu'aucune personne et qu'aucune chose ne venait jamais troubler la sérénité de leur bonheur. Evidemment, Laferrière n'était plus un petit garçon, et c'est tellement plus facile d'être heureux quand on est grand. Enfin, un jour viendra peut-être où lui-même... en attendant, il était reconnaissant de tout son coeur à ces amis libres et tendres de l'admettre dans leur intimité et de lui faire ainsi respirer l'air de leur félicité.
Quand ils eurent terminé, en quittant la table où ils étaient restés assez avant dans l'après-midi, Dora, debout, interrogea Laferrière, en le regardant de très près:
- Eh bien, ça se dessine ton idée? As-tu un rôle pour moi?