La petite cuvette de Taoudéni est inscrite dans une autre beaucoup plus grande, qui est la partie orientale du Djouf. Le long de l’itinéraire Cauvin, la limite méridionale du Djouf, à cent kilomètres au sud de Taoudéni, est marquée par la falaise de Lernachich, haute de 80 mètres et longue de 140 kilomètres. Tout ce qui a été vu du Djouf est sculpté de falaises et de garas.
Comme Lenz l’avait déjà signalé, le Djouf oriental est moins élevé que Tombouctou d’une centaine de mètres, mais la cuvette de Taoudéni est le point le plus déprimé, en contre-bas d’une soixantaine de mètres.
En somme, ce que le Djouf oriental, tel qu’on nous le décrit, a de plus caractéristique, c’est son modelé. Toutes ces falaises sont de composition identique, une alternance de grès et d’argiles en couches horizontales. Il serait dangereux de rechercher l’âge de la formation ; peut-être doit-on dire pourtant qu’un échantillon de grès envoyé au Muséum contient des sphéroïdes, au vu desquels on n’hésiterait pas à le proclamer albien s’il avait été trouvé au Touat (grès à sphéroïdes du Touat et du Gourara).
Quel que soit l’âge de cette formation, ce qui est évident en tout cas, c’est qu’elle a été sculptée par une érosion énergique et jeune.
D’autre part, les salines sont exactement là ou on pouvait attendre un chott, au point le plus déprimé, dans une cuvette où débouche un oued ; elles sont encore humides ; les bancs de sel alternent avec des couches d’argiles gypseuses et salées ; tout cela cadre bien avec l’hypothèse d’une cuvette qui aurait joué, pour un grand oued venu de l’est ou du nord-est, le même rôle que le Melr’ir et le Djerid tunisien pour l’Igargar.
Sur cette cuvette nous avons par ailleurs des renseignements, et nous serons conduits à formuler des hypothèses qu’on doit se borner ici à indiquer sommairement[42]. On sait qu’une mer crétacée et tertiaire a couvert le Soudan jusqu’au Tchad et jusqu’à Bilma. Un dernier reste de cette Méditerranée africaine a subsisté dans l’ouest jusque dans la première période de l’âge quaternaire (?) ; elle a laissé des fossiles pléistocènes marins (marginelles et colombelles) sur le pourtour méridional du Djouf, de Tombouctou à la Maurétanie. Il semble donc que l’oued Messaoud a dû s’y jeter, comme d’ailleurs à coup sûr le Niger.
D’autre part, le coude du Niger, d’un dessin si particulier, et qui ramène les embouchures du grand fleuve sous le parallèle de ses sources, semble résulter d’une capture récente. Autrefois, et peut-être jusqu’à une époque récente, historique, le Niger coulait au nord et se déversait dans le Djouf, par le lac Faguibine, la vallée bien marquée de Ouallata, et les salines de Tichitt (?). Sur cet ancien Niger on retrouve au Soudan des souvenirs un peu légendaires, comme au Touat sur l’ancien oued Messaoud. Le vieux lit d’ailleurs n’est pas encore complètement mort, il achève de s’assécher sous nos yeux avec le lac Faguibine.
Ainsi donc cette cuvette basse du Djouf, ancienne mer pléistocène, aurait été le réceptacle commun de toutes les eaux descendues de l’Atlas au nord et du Fouta-Djallon au sud. Le Niger et l’oued Messaoud y auraient voisiné, établissant ainsi une ligne de verdure et de vie à travers tout le Sahara, et précisément dans la région aujourd’hui la plus désolée. A cette hypothèse la zoologie apporte une confirmation. M. Germain ([appendice X]) signale au Touat et au Hoggar une coquille Planorbis salinorum, qui n’avait été trouvée jusqu’ici que dans les ruisseaux de l’Angola. Au sud comme au nord le désert semble repousser les fleuves et les force à rétrograder vers leurs sources ; il a conquis ainsi récemment de grandes régions qui devaient leur vie aux pluies lointaines, acheminées par les fleuves, comme l’Égypte aux pluies d’Abyssinie canalisées par le Nil. Depuis que l’humanité a des annales, c’est-à-dire depuis 2000 ou 3000 ans, on n’a jamais constaté avec certitude un changement de climat, en particulier sur les bords de la Méditerrannée, si proches et si dépendants du Sahara.
Quand nous nous trouvons en présence de témoignages qui semblent indiquer un progrès récent et considérable du désert, il est donc difficile d’invoquer une péjoration du climat ; mais il est certainement permis de supposer un processus mécanique, et non pas climatique de desséchement.
Que le Sahara ait pu voir s’accomplir, à une date peu reculée, de pareils bouleversements du régime hydrographique, il est naturel qu’on éprouve quelque répugnance à l’admettre, et il est facile de concevoir en effet que, sommairement exposés, ils semblent fâcheusement romanesques. C’est, je crois, qu’on n’a jamais mis en lumière la véritable origine et le rôle des dunes. Qu’en Chine, l’embouchure du Hoang-ho se soit déplacée de 500 kilomètres, on n’en est pas surpris parce que l’instabilité des alluvions deltaïques est un phénomène classique pour les morphologistes. Ils ne se rendent pas compte que les sables désertiques, dont la mobilité dangereuse n’a pas besoin d’être démontrée, ont avec le régime hydrographique des rapports exactement aussi étroits que les alluvions, puisque ce sont précisément des alluvions desséchées. Dans un pays en voie de desséchement désertique, les fleuves ont dans les sables de leurs lits et de leurs cuvettes les germes d’une maladie progressivement et rapidement mortelle. Du moins a-t-on essayé de le démontrer.