C'était Granet, qui a produit tant de bons ouvrages et dont le nom est resté célèbre; Granet, qui avait alors le même air bon et fin que nous lui avons connu. Alors il était à peu près vêtu simplement, comme à la fin de ses jours; et dès ce temps où, jeune encore, son teint peu coloré, sa figure calme, son maintien modeste et discret et son costume brun foncé lui donnaient l'air d'un habitant des cloîtres, on le surnommait le Moine.

Richard Fleury et Révoil, bien élevés, très-retenus dans leurs discours et habituellement couverts de vêtements très-propres, faisaient honneur à la bonne bourgeoisie et au gros commerce lyonnais, d'où ils tiraient leur origine. Ils parlaient peu, si ce n'est avec Granet et de Forbin; mais ils se montraient affables et polis envers tous. Les élèves les respectaient.

Le nom de Delavergne sera rapporté seulement pour mémoire. Sous le rapport du talent, il était à peu près nul; mais ses liaisons avec de Forbin, R. Fleury, Révoil et Granet, ainsi que sa qualité de gentilhomme, lui donnaient une espèce d'influence dans le groupe aristocratique qu'il n'est pas indifférent de signaler pour bien faire connaître tous les éléments dont se composait alors l'école de David.

Mais l'âme de cette portion des élèves était Forbin, car alors sa qualité de comte et le de qui précède son nom en étaient retranchés. Lorsqu'il entra à l'atelier, il n'était âgé que de dix-huit à vingt ans. Quoiqu'un peu grêle de formes, il était fort bien pris dans sa taille. Sa tête était belle, et il la portait haut. S'exprimant avec élégance et facilité, il faisait retentir sa voix mordante que rendait plus incisive encore son accent provençal très-prononcé. Auguste de Forbin, car malgré tous les efforts encore récents des révolutionnaires pour écraser l'aristocratie, les noms illustres plaisaient toujours aux oreilles des Français en 1797, Auguste le Forbin apportant, sous des habits excessivement simples, toute l'aisance et la familiarité un peu moqueuse d'un gentilhomme au milieu de jeunes gens qui n'avaient de commun avec lui que leur âge, fit dès le premier jour leur conquête. À l'aide de l'italien et de son patois provençal qu'il parlait avec une égale facilité, il trouvait moyen, sans rien perdre de son élégance habituelle, de faire et de dire les pasquinades, les charges et les bouffonneries les plus amusantes. Rien ne lui coûtait moins que de tourner un couplet en français, et à l'atelier, où l'on ne se piquait pas d'être difficile, il en improvisait souvent pendant le travail.

Le théâtre du Vaudeville était alors, comme aujourd'hui, fort à la mode; c'était même un de ceux que fréquentait le plus habituellement ce que l'on appelait alors la société distinguée. Forbin, quoique peu à l'aise à cette époque, ne laissait pas de s'y rendre quelquefois, et là, il entretenait son goût et son talent pour le couplet. D'après ce que l'on sait de Maurice, des idées et des livres qu'il préférait, ainsi que son ami Ch. Nodier, on peut se faire une idée des colères burlesques dans lesquelles il entrait, lorsque Forbin, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup, lui improvisait un couplet carré se terminant par une galanterie fade ou un jeu de mots. «Vieille Pompadour! lui criait-il tout en riant au milieu de sa fureur, va donc te faire friser avec de la poudre à la maréchale[3]!» Puis il répétait plusieurs fois d'une voix sourde et concentrée: «Le Vaudeville! le Vaudeville!» et, saisissant tout à coup ce qui lui tombait sous la main, une canne, une queue de chevalet démanchée, il se mettait à frapper à tour de bras sur les chaises et les boîtes à couleurs, jusqu'à ce que leurs propriétaires trouvassent le moment de le calmer et de sauver leurs ustensiles de sa fureur. Alors cette scène se terminait par des rires inextinguibles auxquels Maurice lui-même prenait largement part.

Au milieu de ces tempêtes bouffonnes se trouvait Langlois, peintre froid et de peu d'imagination, mais imitateur fin, correct de la nature, et que David choisit pour l'aider lorsqu'il exécuta le Bonaparte passant les Alpes, puis lorsqu'il commença le Léonidas. Langlois, après avoir obtenu toutes les couronnes académiques, est mort membre de l'Institut en 1838. On voyait aussi là, travaillant avec zèle et assiduité, M. le comte d'Houdetot, que l'étude approfondie de la peinture a fait devenir un protecteur si éclairé des arts; puis le marquis d'Hautpoul qui, après avoir étudié pendant trois ans avec passion à l'école de David, prit tout à coup le parti des armes et devint général, pendant la restauration.

Telles étaient les différentes nuances dont se composait l'ensemble des élèves de David. Bien qu'animés d'un esprit très-différent, ils vivaient toutefois cordialement entre eux.

Parmi les élèves que leur caractère isolait davantage, on a dû remarquer le sage Moriès, qui se mêlait peu à toutes ces folies et dont la plaisanterie habituelle était de répéter à ses camarades si jeunes et si fous: «Messieurs, amusez-vous bien, mais n'oubliez pas de penser à la mort!» Cet aimable et brave homme n'a laissé aucun ouvrage qui puisse consacrer sa mémoire, et c'est ce qui fait que l'on parle de lui toutes les fois que l'occasion s'en présente, car rien n'est si digne d'intérêt que ces âmes nobles, sublimes, dont nul talent n'a fait ressortir et briller le mérite.

Il n'en est pas ainsi d'un autre élève que David reçut dans son école à cette époque et qui non-seulement se fit distinguer par la candeur de son caractère et sa disposition à l'isolement, mais qui donna encore tout aussitôt qu'il parut des preuves d'un véritable talent; c'est M. Ingres. Ainsi que Granet, Ingres n'a changé ni de physionomie ni de manières depuis son adolescence. En retranchant le surplus d'embonpoint que produit l'âge, Ingres, en 1854, est encore celui de 1797. Ce qui est vrai de sa personne ne l'est pas moins de son caractère, qui a conservé un fonds d'honnêteté rude qui ne transige jamais avec rien d'injuste et de mal, et de son esprit, qui s'est toujours maintenu dans la même région. C'est un de ces hommes qui ont été mis au monde comme on coule une statue en bronze. En entrant à, l'atelier de David, Ingres arrivait de Montauban, sa ville natale, où, dès l'enfance, il avait étudié l'art de la peinture sous la direction de son père. Relativement à sa jeunesse, il était déjà habile à manier le pinceau, lorsque David se chargea du soin de l'enseigner. Dans l'école, il était un des plus studieux, et cette disposition, jointe à la gravité de son caractère et au défaut de cet éclat de pensée que l'on appelle esprit en France, fut cause qu'il prit très-peu de part à toutes les folies turbulentes qui avaient lieu autour de lui; aussi étudia-t-il avec plus de suite et de persévérance que la plupart de ses condisciples.

Étienne fut très-frappé de la première figure que Ingres peignit à l'atelier. Tout ce qui caractérise aujourd'hui le talent de cet artiste, la finesse du contour, le sentiment vrai et profond de la forme et un modelé d'une justesse et d'une fermeté extraordinaires; toutes ces qualités se faisaient déjà remarquer dans ses premiers essais. Ce mérité n'échappa aux yeux de personne, et quoique plusieurs de ses camarades et David lui-même signalassent une disposition à l'exagération dans ses études, tout le monde cependant fut frappé de ses grandes dispositions et reconnut même son talent.