L'occasion viendra plus tard de dire quels étaient les principes que David chercha à établir pour pratiquer et enseigner la peinture, et de déterminer le but que lui et son école se proposaient dans l'exercice de cet art. Cette dernière difficulté ne pourra être éclaircie, si toutefois il n'est pas impossible de la résoudre complétement, que du moment où les deux autres phases de la vie et du talent de David, celle de 1789 à 1795, et celle de 1795 à 1825, auront été étudiées comme elles le méritent.

VI.

DAVID DE 1789 À 1795.

Cette partie de la vie de David, de 1789 jusqu'à 1795, pendant laquelle ses fonctions et ses préoccupations comme homme politique lui ont laissé si peu d'instants à consacrer à la peinture, est cependant l'une des plus intéressantes lorsqu'on la considère dans ses rapports avec les modifications remarquables qui se sont développées, pendant ces six années, dans les idées et le talent de cet artiste. Il semblerait que, dominé par l'importance des événements terribles auxquels le peintre prit malheureusement part plus d'une fois, son esprit et sa main même eussent oublié alors ce qu'ils avaient appris précédemment sur la théorie et dans la pratique de l'art. En effet, ce qui frappe surtout dans la composition et l'exécution du Serment du Jeu de Paume, des portraits de Lepelletier de Saint-Fargeau et de Marat, et de la Mort du jeune Viala, les seules productions[19] de David pendant la grande tourmente révolutionnaire, c'est un retour très-sensible vers une imitation plus simple de la nature, et le choix de sujets contemporains en y appliquant la gravité de style que l'on n'avait guère adoptée jusque-là que dans les tableaux de l'histoire ancienne. Les quatre tableaux cités plus haut sont évidemment la transition qui a fait passer l'artiste du système pittoresque qu'il avait suivi depuis le Serment des Horaces et le Brutus, de 1783 à 1789, jusqu'à la route nouvelle qu'il tenta à partir de son tableau des Sabines, en 1795.

David n'a point eu d'influence politique, à proprement parler, pendant les années où il a été membre de la Convention. À l'exception de quelques crises terribles, il est vrai, où il s'est trouvé engagé avec des hommes dont il avait aveuglément épousé le parti, on peut s'assurer que dans le cours de sa législature, il n'a le plus souvent pris la parole que pour traiter des matières relatives aux arts, aux artistes et aux grandes fêtes républicaines, dont le dessin général et la surveillance lui étaient ordinairement confiés. Ces discours, ces projets de fêtes, qui trahissent tout à la fois l'exaltation excessive d'une partie de la nation et surtout celle de l'artiste devenu, dans ces occasions, son interprète, sont d'autant plus curieux à connaître, qu'ils ont fait exécuter, au moment même où David revenait au naturel et à la simplicité dans ses ouvrages, une foule de productions monstrueuses en peinture et surtout en sculpture, dont il reste fort peu de traces aujourd'hui. C'est donc particulièrement sous ce point de vue qu'il est bon d'étudier ici ce que l'on peut appeler la vie politique de David.

Depuis l'apparition du Serment des Horaces, les antiquités romaines étaient devenues à la mode dans toutes les classes de la société en France. Pour donner une idée de l'engouement dont ce genre de connaissances était l'objet, il suffit de rappeler que parmi les sujets commandés aux artistes, en 1789, par M. d'Angivillierse, d'après les ordres du roi Louis XVI, se trouvait désigné celui du Retour de Brutus dans sa famille, après la condamnation de ses fils.

L'année précédente, Paris avait été témoin d'une grande cérémonie qui était aussi un grand événement: la translation du corps de Voltaire au Panthéon. Cette fête, à laquelle Étienne fut présent, donna l'occasion de reconnaître ce goût général et très-vif pour les choses de l'antiquité, et en même temps cette velléité que presque tout le monde ressentait alors de modifier le costume moderne par des emprunts faits à celui des Romains et des Grecs. Non-seulement le char sur lequel étaient les restes de Voltaire portait l'empreinte du goût renaissant de l'antiquité, mais les gens de lettres, les artistes, les musiciens, les acteurs et les actrices qui marchaient autour du char, étaient habillés à l'antique et portaient dans leurs mains des signes de triomphe ou des instruments de musique des temps païens, le tout fait en carton et couvert de papier doré. Étienne n'a point oublié ce spectacle. Âgé de sept ans, entouré de jeunes gens des deux sexes les plus à la mode, il vit et partagea l'admiration qu'excitèrent chez toutes les personnes dont il était environna cette longue procession d'hommes et de femmes vêtus à l'antique, marchant ainsi dans les rues de Paris, et semblant, par leur exemple, donner libre carrière à ceux qui oseraient en faire autant.

Quelque niaise que puisse paraître aujourd'hui l'idée que l'on eut alors d'adopter le costume grec ou romain, nous sommes forcés, après avoir été témoins d'un engouement semblable pour les habillements et les meubles du moyen âge, non-seulement d'être indulgents à l'égard des fantaisies de nos pères, mais de les considérer même comme un objet sérieux d'études. L'introduction subite d'un costume nouveau chez un peuple n'est jamais un fait isolé ni complétement stérile; il précède ordinairement un changement ou au moins une modification importante dans les mœurs. Et selon que la mode nouvelle est plus ou moins généralement adoptée, la révolution s'opère plus ou moins vite dans les mœurs, les usages et quelquefois dans les lois.

Quelques années après, un nouveau changement de costume (celui des sans-culottes) signala une révolution bien autrement terrible dans les lois et dans les mœurs. Enfin, comme on l'a vu déjà, il n'est pas jusqu'à la tentative puérile de Maurice et de Perrié pour réhabiliter l'antique costume grec, qui ne se rattache encore à une idée de réformation dans les mœurs et dans les arts.

Puisque ces habitudes extérieures ont tant de puissance sur le commun des hommes, quel empire ne doivent-elles pas exercer sur les yeux et l'imagination d'un artiste, qui naturellement s'en exagère toujours l'importance? Ainsi que tous ses confrères, David poussait donc l'admiration du costume antique jusqu'au fanatisme, et les dépenses qu'il fit pour l'établissement et l'achat des meubles à l'antique qu'il copia dans son Brutus, et dont il décora son atelier des Horaces, sont à la fois un témoignage et de son goût particulier à cet égard, et de la part qu'y prenait déjà le public.