«Les deux comités de salut public et de sûreté générale, fit observer David en tachant de se remettre, étaient assemblés. Robespierre nous lut un discours dans lequel j'entendis prononcer mon nom. Je crus que c'était une plaisanterie, et je vous assure que je ne fus pas peu surpris le lendemain lorsque je l'entendis proférer de nouveau à cette tribune. Enfin, citoyens, je vous assure qu'il me faisait plutôt la cour qu'on ne peut dire que je la lui aie faite.»
Plus d'une attaque fut encore dirigée contre David, et il ne fallut rien moins que les efforts réunis de Legendre et de Thibaudeau, en cette occasion, pour décider l'assemblée à renvoyer cette affaire aux comités réunis de salut public, de sûreté générale et de législation. On sait combien quelques jours, quelques heures même, gagnés dans une crise révolutionnaire, peuvent apporter de changement dans la disposition des esprits. La vie de David n'était plus en danger.
Cependant, le 15 thermidor, David, sur le rapport des trois comités, fut provisoirement mis en état d'arrestation. Il demeura quatre mois, jusqu'au 7 nivôse an III, jour où Merlin de Douai déclara, au nom des trois comités, qu'il n'y avait pas lieu à examen. Le lendemain de ce jour, les élèves de David firent parvenir à la Convention une lettre par laquelle ils demandaient que leur maître fût mis en liberté, ce que l'assemblée décréta en ajoutant, sur la demande d'un représentant, que David rentrerait dans le sein de la Convention.
Là, David fut encore témoin d'un fait pénible pour lui, car il le blessa à la fois comme représentant et comme artiste. Le 20 pluviôse an III (8 février 1795), la Convention décréta que les honneurs du Panthéon ne seraient plus décernés à aucun citoyen, ni son buste placé dans la Convention nationale et dans les lieux publics que dix ans après sa mort, et rapporta tout décret dont les dispositions étaient contraires à celui-ci. Le lendemain donc, à l'ouverture de la séance, on enleva de la salle les bustes de Marat, de Lepelletier, de Dampierre et de Beauvais, ainsi que les deux tableaux de David représentant la mort de Lepelletier et celle de Marat. On n'y laissa que le buste de Brutus.
Cinq mois après que David eut été rendu à la liberté, il la perdit de nouveau. Les deux premiers jours de prairial an III (20 et 21 mai 1795) sont restés célèbres dans les fastes de la révolution française. Quelques représentants républicains dits terroristes, à la tête desquels était Romme, formèrent une espèce de conspiration qu'ils firent exécuter par la populace. La foule ayant rencontré le représentant Ferraud l'assassina et porta sa tête au bout d'une pique jusque dans la salle de la Convention. On sait les ignominies de cette journée et le courage que montra le président Boissy-d'Anglas. Mais, outre les députés qui furent décrétés d'accusation comme fauteurs de ce complot, il y en eut plusieurs autres qui, sans être accusés aussi précisément d'avoir pris part à la révolte contre la Convention nationale, furent compris sur la liste des prévenus. David fut de ce nombre, et conséquemment mis en prison. Le 9 prairial, il entra au Luxembourg où il demeura détenu pendant trois mois. Le 4 fructidor suivant (21 août 1795), on lui accorda la permission de revenir chez lui sous la surveillance d'un garde, et enfin ce ne fut qu'à la faveur de l'amnistie publiée le 4 brumaire an IV, lors de l'établissement du gouvernement du Directoire, que la liberté lui fut entièrement rendue.
Là se termine la carrière législative de David. Depuis, il ne prit plus de part active à la politique, si ce n'est en 1815, en signant les actes additionnels de la constitution de l'empire, lorsque Napoléon revint de l'île d'Elbe. Un fait touchant pourra seul atténuer la teinte sombre de ce récit. On n'a point oublié sans doute que David était marié, depuis 1783, avec la fille de Pécoul, dont il avait eu deux fils et deux filles. À peine les premiers troubles de la révolution eurent-ils éclaté, que la différence des opinions politiques se fit sentir entre les deux époux. Jusqu'aux jours qui précédèrent la mort de Louis XVI, des concessions mutuelles entretinrent une apparence d'harmonie entre eux, mais elle se dissipa bientôt. La femme de David, à qui la révolution faisait horreur, quitta son mari, lui laissant ses deux fils et emmenant avec elle ses deux filles. Mais, après la chute de Robespierre, cette femme ne sut pas plus tôt les malheurs de son mari, qu'elle alla aussitôt s'établir dans sa prison, et, depuis ce moment jusqu'à la mort de David, en 1825, non-seulement elle ne l'a plus quitté, mais elle n'a pas cessé de lui montrer un attachement inaltérable jusque dans son exil.
Il est temps de terminer ce chapitre et d'en tirer les conclusions qui résultent de ce qu'il renferme. L'imagination remplie des histoires et des usages de l'antiquité, David, ainsi que la plupart des hommes éclairés qui assistèrent au commencement de la révolution, en 1789, fut entraîné par un instinct vague à imiter tout ce qu'il ne savait que très-imparfaitement des républiques anciennes. Ses tableaux des Horaces et de Brutus, fruits de cette instruction indigeste, concoururent à répandre ce goût et ces idées. Mais aussitôt que les principes républicains prévalurent, le désir de représenter des scènes contemporaines s'empara de son esprit. De 1792 à 1793, il fit successivement le Serment du Jeu de Paume, Lepelletier de Saint-Fargeau, Marat et le jeune Barra, quatre compositions où la simplicité de l'invention et du faire sont toujours plus frappantes à mesure que l'artiste, plus occupé de l'importance politique des sujets qu'il traite, paraît l'être moins de l'art lui-même. Évidemment, il y a eu chez David, à cette époque, un retour à la naïveté qui a été d'autant plus marqué, qu'il n'a pas été provoqué par un système préconçu. Le jeune tambour, mourant en portant la cocarde tricolore à son cœur, est en particulier un morceau délicieux.
Quant à la doctrine qu'il a professée sur les arts, et dont on peut chercher l'ensemble dans les divers discours prononcés par lui à la Convention, elle est toute théorique; mais elle a cela de particulier qu'elle se rapproche de toutes les doctrines dogmatiques que quelques philosophes de l'antiquité, et surtout les corps ecclésiastiques ou sacerdotaux des temps modernes, ont cherché à établir. L'art, dans ce cas, n'est plus un but, mais un moyen, l'art ne doit être employé qu'au profit de certaines idées et pour affermir et faire triompher un système déterminé. Dans les discours de David, l'art n'est donc présenté que comme une des branches de l'instruction publique propre, dans sa sphère d'activité, à propager les idées morales et politiques que l'on jugeait à propos d'inculquer dans les esprits. Cette idée de l'unité d'action vers un même but n'est pas nouvelle; elle a été mise en pratique avec la dernière rigueur par des peuples fort anciens, tels que ceux de l'Inde et de l'Égypte, sous l'empire des colléges de prêtres. Et dans la Grèce même, quoique ces doctrines fussent bien moins strictement observées, elles y ont toujours été recommandées par les plus grands philosophes. On sait jusqu'où la sévérité des principes énoncés par Platon, dans son livre de la République, a conduit ce philosophe, qui voulait que l'on défendit la lecture des poëtes, sans en excepter Homère.
Quelque inattendue, quelque bizarre même que puisse paraître la comparaison que le sujet nous conduit à établir entre David et Platon, il faut reconnaître cependant que ces deux hommes, malgré la différence de leur génie, et celle des temps où ils ont vécu, ayant chacun adopté volontairement un principe qu'ils regardaient comme inattaquable, en ont déduit logiquement, une à une, toutes les conséquences qui en dérivent. De là un dogmatisme inflexible; de là l'anathème contre tout ce qui tend à ébranler ou à détruire ce principe; de là enfin, en morale, en politique et jusque dans les arts, des lois fixes, immuables, d'après lesquelles tous les sentiments, toutes les actions, toutes les productions de l'esprit même sont en quelque sorte réglées d'avance.
Au berceau du christianisme, pendant le moyen âge et jusqu'à l'aurore de la renaissance, on vit tous les grands esprits s'épuiser en efforts pour arriver à cette unité d'action par les sciences, les lettres, les arts et la morale réunis. Mais, bien que la puissance de l'Église catholique garantit mieux que la philosophie des anciens l'unité des travaux des hommes, l'expérience a prouvé que cette unité d'action des facultés humaines est, sinon entièrement chimérique, au moins de peu de durée. Pour l'établir, il faut le double concours de la domination sacerdotale et de la tyrannie politique, comme l'Inde et l'Égypte en fournissent des exemples. En Grèce et à Rome, où l'unité n'était recommandée que comme une vérité philosophique, elle n'a jamais jeté de profondes racines; depuis le XIe siècle jusqu'au XIVe de l'ère moderne, l'unité s'établit en Europe avec plus de force, parce que les institutions religieuses et la forme des gouvernements la protégeaient. Depuis 1520 jusqu'à 1789, elle fut entièrement détruite, il faut en convenir; mais que pouvait faire pour la rétablir une république sanglante comme celle de Robespierre, et qui n'avait aucune chance de durée?