L'aîné de ces quatre rivaux, Fabre, entra dans la carrière avec éclat. Couronné à l'Académie de Paris, il peignit bientôt à Rome une figure d'Abel mort, qui fut reçue avec beaucoup d'applaudissement à Paris, et achetée par la belle-mère de Mme de Noailles.

Lorsque la résolution française éclata en 1789, la plupart des pensionnaires à l'école de Rome y adhérèrent par leurs vœux, et quelques-uns même témoignèrent leur opinion d'une manière assez ostensible, pour que le gouvernement papal prît des précautions contre eux. Fabre fut un de ceux qui, loin de partager l'enthousiasme de ses compatriotes pour les idées nouvelles venues de France, protesta contre elles et demeura même dans la condition d'émigré en Italie, pendant les années sanglantes de la révolution. Ce ne fut qu'après l'établissement complet du régime impérial que Fabre, pour reprendre en quelque sorte sa qualité de citoyen français, accepta l'exécution du portrait en pied du général Clark, destiné à la décoration de la salle des Maréchaux, aux Tuileries.

La gravité extrême de cet artiste était rachetée par les qualités solides de son esprit, par les connaissances qu'il avait acquises. Il gagnait à être connu, et les amitiés qu'il a fait naître, qu'il a entretenues si longtemps, prouvent que chez lui le fond était solide, si la forme manquait d'attrait. Son éloignement de France, les succès brillants qu'obtinrent dans leur pays Girodet et Gérard, ses anciens rivaux, et une tendance naturelle vers la paresse, augmentée encore par une affection goutteuse et les habitudes italiennes qu'il avait contractées, furent autant de causes qui éteignirent dans le cœur de Fabre cette activité, cette émulation indispensable pour produire de grandes choses dans les arts. Très-fin connaisseur en tableaux, fort habile à les restaurer, Fabre sut profiter d'une foule d'occasions fréquentes à cette époque, pour faire des achats bien calculés, et en somme il augmenta sa fortune en achetant des tableaux, et se forma une riche galerie.

C'était un homme de bonne compagnie; aussi ses manières et la solidité de son esprit contribuèrent-elles à lui valoir l'amitié du célèbre poëte tragique italien Alfieri, lié intimement avec la comtesse d'Albany, dernier rejeton de la famille des Stuarts. Bientôt il s'établit entre ces trois personnes une confiance entière, une amitié réciproque, qui ne s'éteignit que successivement et à la mort de chacun d'eux. Alfieri mourut le premier[50], légua sa fortune à la comtesse, et laissa des témoignages de son attachement à Fabre, qui devint, à compter de cette époque, le seul ami de Mme d'Albany. Ces deux personnes vivaient à Florence, en 1823, lorsque Étienne eut occasion de les connaître et de les fréquenter. Chacun d'eux avait sa maison dans des quartiers séparés, et pendant les matinées, ordinairement vers midi, la comtesse venait passer quelques heures chez Fabre, tandis que le soir, Fabre se rendait chez la comtesse, qui tenait salon et recevait la haute société florentine et les étrangers qu'elle jugeait à propos d'admettre chez elle.

La maison de Fabre, ancien palais dans le quartier du Saint-Esprit, avait pour ornements principaux une fort belle collection de tableaux recueillis par Fabre lui-même, et la bibliothèque d'Alfieri, que ce poëte avait léguée en grande partie à l'artiste son ami. Bien que toutes ces curiosités eussent un grand attrait, elles cessaient cependant d'attirer l'attention d'Étienne lorsque la comtesse d'Albany arrivait dans la maison. Quoique déjà âgée, elle conservait encore toute la vivacité de son esprit et de ses souvenirs, et rien n'était plus intéressant que de l'entendre parler, lorsque, étendue dans un grand fauteuil près du lit sur lequel Fabre était couché, et usant de toutes les ressources de son esprit, elle s'efforçait de lui faire oublier, par mille récits piquants, les affreuses douleurs de goutte dont il souffrait si fréquemment.

L'âge de la comtesse permettait que l'on regardât sa mort comme un événement prochain. Aussi Fabre, qui a rempli auprès d'elle les devoirs les plus touchants de l'amitié jusqu'à la dernière heure, avait-il pris d'avance toutes ses dispositions pour l'avenir. Plusieurs fois il parla de cet événement douloureux à Étienne, ajoutant que son intention était de quitter Florence et de se retirer à Montpellier, sa ville natale, après la mort de Mme d'Albany. Il lui parla même du testament qu'il avait fait depuis la mort de son frère, son seul parent, acte par lequel il léguait à la ville de Montpellier sa bibliothèque, provenant d'Alfieri, et la galerie de tableaux qu'il avait formée. Tous ces arrangements étaient concertés entre la comtesse et Fabre, qui prièrent Étienne de les aider à donner toute la publicité possible à ce projet, ce qu'il s'empressa de faire. Quinze jours après[51] il parut dans le Journal des Débats une description sommaire des objets précieux que Fabre avait l'intention de donner à la ville de Montpellier.

Mme la comtesse d'Albany mourut à Florence en 1825. La donation fut faite; Fabre quitta pour jamais Florence, alla s'établir à Montpellier où, jusqu'à sa mort, il présida à l'arrangement et à la conservation du musée qui porte son nom.

Des quatre condisciples célèbres de cette épique, Fabre était le plus âgé. Après lui venait Girodet[52]. Adopté de très-bonne heure par un médecin nommé Triozon, Girodet reçut une instruction dont il sut faire usage plus tard. Confié ensuite aux soins de David, il fit dans son école des progrès rapides, et ne tarda pas à devenir un rival inquiétant pour Fabre. En 1789, vainqueur au concours académique, il était arrivé à Rome, et quatre ans après (1792), il faisait courir tout Paris, empressé de voir sa figure d'Endymion endormi. L'année suivante (1793), si fertile en grands événements, Girodet, occupé alors de son tableau d'Hippocrate refusant les dons des Perses, fut témoin du massacre de Basseville à Rome. Les lettres écrites par le jeune artiste à cette époque sont doublement intéressantes, car elles peignent l'ardeur avec laquelle il poursuivait ses travaux au milieu des agitations populaires dont il était déjà environné.

«Je continue, mon bon ami, dit-il à M. Triozon sous la date du 27 mars 1792, à me bien porter. Je vais, comme je vous l'ai dit, commencer à ébaucher votre tableau[53], où il y aura beaucoup d'ouvrage. J'y mets tous mes soins. Le change hausse tous les jours et chasse d'ici tous les Français; il s'entend en cela avec le gouvernement papal, qui les surveille de près. Nous avons même été inquiétés, et M. Ménageot[54] m'a conseillé de reprendre ma première coiffure, attendu que l'on a répandu dans Rome que ceux qui portent les cheveux coupés et sans poudre sont des jacobins. Comme les miens sont très-courts, je ne peux encore y remettre que de la poudre; mais aussitôt que je pourrai avoir la plus petite queue possible, ce sera pour moi une ancre de salut et une protection. Je ne m'en irais pas de ce pays-ci avec plaisir, sans y avoir fait ce que je me suis proposé d'y faire. Si on me renvoie, ce ne sera certainement pour aucune imprudence ou indiscrétion. Il est vrai que tous les Français n'ont pas été aussi circonspects, et que plusieurs en ont été la dupe. Quoique à cet égard je n'aie pas besoin de leçon, cependant je me tiens doublement sur mes gardes.»

Dans une autre lettre, du 3 octobre 1792, lorsqu'il était livré tout entier à l'exécution de son tableau d'Hippocrate, il dit, toujours à M. Triozon: «Vous êtes dans l'erreur, mon bon ami, sur la manière d'exister des Français dans ce pays-ci, et surtout des pensionnaires de l'Académie de France, qui sont, entre autres, particulièrement détestés et même exécrés. Il est vrai que la faute en est à plusieurs imprudents, qui ont assez peu de jugement et de réflexion pour aller semer publiquement les opinions nouvelles, sous les yeux d'un gouvernement qui les a en horreur; et cela retombe sur tous en général. Le massacre des Suisses (10 août), de Mme de Lamballe, et dernièrement des prêtres, achève de compléter les justes craintes que l'on a ici de voir se renouveler les vêpres siciliennes. Les Suisses du pape avaient formé le projet de mettre le feu à l'Académie et de massacrer les pensionnaires. Quatre ou cinq d'entre eux ont été arrêtés, et cette affaire n'a pas eu d'autres suites. On vend et on crie tous les jours à haute voix, dans les rues, des relations exagérées de ces exécutions. Vous pouvez juger de l'effet qu'elles doivent produire. Quant à moi, je me conduis avec la plus grande circonspection; j'évite la compagnie des imprudents, et je fuis les gens suspects: lorsque j'ai occasion de voir des Italiens, je ne combats jamais leur opinion, et je crois au moins inutile de leur laisser voir la mienne… Le gouvernement a fait arrêter, il y a quelques jours, deux Français qui ne sont pas pensionnaires (Chinard et Rater, dont il a déjà été question plus haut). L'un a fait chez lui une esquisse qui avait quelque rapport, dit-on, à la révolution. Ils ont été mis au secret et de là on les a conduits à l'inquisition. On ignore ce que cette affaire deviendra. Je ne sais ce que les événements que l'on attend peuvent faire craindre de plus pour nous autres, mais je redoublerai, s'il est possible, de prudence et d'attention pour ne laisser aucune prise sur moi.»